Louis Pierre-Lacouture


Contribution 1.

Les Basseri sont une tribu de 15000 à 20000 bergers nomades, répartis en camps de dix à cinquante tentes, migrant entre pâturages hivernaux des steppes et déserts du Fars du Sud pâturages d'été, en haute montage, 300 miles plus au nord. (…) En général, la description qui suit peut être prise comme représentative du mode de vie des bergers nomades dans toute la région méridionale de la Perse, une population d'environ un-demi million de nomades.
La subsistance des bergers nomades repose sur deux types de biens : les animaux domestiques et les droits au pâturage. La reconnaissance par les autorités sédentaires de ces droits traditionnels, reconnus dans les différentes tribus, est essentielle à l'adaptation des bergers du Fars.(...)
Les animaux sont des propriétés privées individuelles, et un foyer Basseri vit de l'exploitation des animauxque possèdent ses membres. Un minimum de possessions additionnelles est nécessaire à la vie nomade ; principalement une tente, de la literie, des sacs de selle, des cordes, et des outres de cuir pour le lait et l'eau, tout cela produit par les membres du foyer, ainsi que des vêtements, des chaussures, des ustensiles pour les repas et la cuisine, obtenus dans les villes. La valeur totale de cet équipement est faible par rapport à celle que représentent les animaux. Parmi ceux-ci, les principaux producteurs sont les moutons, subsidiairement les chèvres, alors que les ânes sont nécessaires pour le transport. De plus, chaque foyer possède un chien de garde.
En Perse méridionale en 1958, une brebis adulte vivante valait sur le marché environ 80 Tomans (£4).
Sa production annuelle était estimée à :
beurre clarifié : env. 25 Tomans
laine : 20 Tomans
agneau (peau) : 15 Tomans
Total : 60 Tomans ou £3
À cela s'ajoute la viande des agneaux, le lait battu et le lait caillé, auxquels les nomades ne peuvent donner de valeur monétaire car ces produits ne sont pas normalement commercialisés. Les valeurs correspondantes pour les chèvres sont un peu plus basses, et il n'y a aucun marché pour leurs peaux. Par contre, les jumeaux sont bien plus fréquents parmi elles. Cependant, la raison principale pour laquelle tous les troupeaux gardent des chèvres est qu'elles fournissent du poil pour la confection des toiles de tente.
Le capital productif sur lequel le mode de vie des bergers est basé est donc un grand troupeau de moutons et de chèvres. À l'intérieur de celui-ci, une population de 10% de béliers et de boucs est suffisante pour assurer la fertilité des brebis et des chèvres. Certaines caractéristiques de cette forme de capital ont des implications fondamentales pour l'organisation économique et sociale des nomades :
a) L'essentiel du capital productif est sous une forme consommable. Le cheptel peut à tout moment être abattu et mangé ; ainsi, l'essentiel du capital productif d'un foyer peut être consommé sans qu'il soit nécessaire de le convertir à travers un marché.
b) Une fraction significative du revenu prend la forme d'une augmentation du capital. Les agneaux atteignent la maturité en deux ans, et une brebis adulte a, d'après les Basseri, une période de fertilité d'environ sept ans. Pour maintenir la valeur totale du capital qu'est le troupeau, environ 15% des agneaux doivent ainsi être épargnés, ce qui permet au troupeau de se renouveler. Les agnelles restantes, ainsi qu'une proportion relative des agneaux mâles peuvent ainsi être considérés comme une augmentation du capital, permettant une augmentation potentielle de près de 40% par an. Tout comme pour le point a), il n'est besoin d'aucune conversion à travers un mécanisme de marché pour qu'un produit consommable puisse devenir du capital productif.
c) Il y a un risque permanent de perte totale ou partielle du capital. Puisque toutes les propriétés des nomades sont mobilières, le vol ou la guerre constituent un risque réel et constant de perte totale, dans les régions mal contrôlées que fréquentent les nomades. De plus, d'autres calamités peuvent encore frapper le troupeau : la menace des accidents et des prédateurs plane sur les moutons, notamment lorsqu'ils s'éloignent du troupeau principal ; aussi, une vigilance constante est nécessaire pour maintenir le troupeau rassemblé et le protéger. Les épidémies, la sécheresse ou la famine peuvent aussi frapper les troupeaux, réduisant parfois de 50% les populations.
d) le taux de rentabilité décroît avec l'augmentation du capital. C'est essentiellement une conséquence des techniques d'élevage et de gestion connues des Basseri. Sans l'aide de chiens, un berger ne peut contrôler un troupeau de plus de 400 têtes. L'homme qui possède plus d'animaux est forcé de diviser son troupeau et d'en confier une partie à d'autres bergers. En fait, vu la pénibilité et l'exigence que requiert l'activité de berger, les propriétaires de troupeaux de plus de 200 têtes tendent à embaucher un berger supplémentaire. Une conséquence connue de cet était de fait est une surveillance un peu moins attentive et des pertes plus fréquentes dans le troupeau, ainsi que des rapines sur ses productions. Plus est grand le nombre total d'animaux, moins la surveillance du propriétaire est efficace, et plus vite décroît le taux de rentabilité. Les contrats standards entre bergers et propriétaires de troupeaux, en particulier ceux à long terme qui n'incluent pas de contrôle du propriétaire, reflètent cet état des choses :
(i) le contrat dandune : le berger paye de 10 à 15 Tomans par animal et par an, et garde toute la production du troupeau. À l'expiration du contrat, il rend un troupeau du même nombre de têtes et de la même composition en âges que celui qu'il avait reçu.
(ii) le contrat nimei : le berge paye 30 Tomans par animal et par an pour une période de trois à cinq ans. Il garde toute la production, et, à l'expiration du contrat, rend la moitié du troupeau tel qu'il est, et garde pour lui l'autre moitié.


Fredrick Barth : "Capital, Investment, and the Social Structure of a Pastoral Nomad Group in South Persia." In Capital, Saving, and Credit in Peasant Societies, edited by R. Firth and B.S. Yamey, 69-81, Aldine, Chicago, 1964. Trad. Louis Pierre-Lacouture




Contribution 2.

À mesure que les Kung entreront en contact plus étroit avec les Européens - et cela se produit dès à présent - nos objets leur deviendront plus nécessaires et plus désirables et ils en ressentiront plus âprement le manque. Ils éprouvent un sentiment d'infériorité à se trouver sans habits parmi des étrangers qui en sont revêtus. Mais dans leurs conditions d'existence propres, avec leur propre production, ils vivaient relativement dégagés de toutes contraintes matérielles. Sauf pour la nourriture et l'eau (exceptions importantes !) dont les Nyae Nyae Kung avaient en suffisance (mais tout juste, à en juger par le fait qu'ils sont tous maigres, encore que nullement émaciés -, ils possédaient tout ce dont ils avaient besoin ou ils pouvaient se le fabriquer, car chaque homme peut effectivement faire les choses que font les hommes, et chaque femme celles que font les femmes… Ils vivaient dans une sorte d'abondance matérielle, ayant adapté les objets de leur vie quotidienne, soit aux matériaux qu'ils trouvaient à profusion alentour et que chacun était libre de prendre (le bois, les roseaux, l'os pour les armes et les outils, les fibres végétales pour les cordages, l'herbe pour les abris) soit à des matériaux plus rares mais qui existaient en quantité suffisante pour couvrir les besoins de la population… Les Kung ont toujours l'emploi de ces coquilles d'œufs d'autruche qu'ils utilisent en guise de perles pour l'ornementation ou les échanges, mais on en trouve suffisamment pour que chaque femme ait une douzaine de coquilles ou plus - autant qu'elle peut en transporter - qui lui servent de récipients pour l'eau. Dans leur vie nomade de chasse et de collecte, se déplaçant au gré des saisons d'une source de nourriture à une autre, allant et venant du manger au boire, ils transportent avec eux leurs enfants en bas âge et tout ce qu'ils possèdent. Comme ils disposent d'abondance de matériaux à portée de main, pour remplacer les objets au fur et à mesure des besoins, ils n'ont pas éprouvé la nécessité de développer des techniques d'emmagasinage permanent et ils n'ont pas eu besoin ou envie de s'embarrasser de surplus ou d'articles de rechange. Ils ne consentent même pas à se charger d'un exemplaire de chaque article courant. Ce qu'ils ne possèdent pas, ils l'empruntent. Sans souci du lendemain, ils ne thésaurisent pas et il ne s'est institué aucune relation entre l'accumulation de biens matériels et le statut social.


Lorna Marshall "Sharing, Talking and Giving: Relief of Social Tensions among Kung Bushmen." In Africa, vol. 31 n°3, 1961, p.243-244. Trad. Tina Jolas, in Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d'abondance - l'économie des sociétés primitives, Gallimard, Paris, 1976 (1972)




Contribution 3.

La Kula est une forme d'échange intertribal de grande envergure ; elle s'effectue entre des archipels dont la disposition en un large cercle constitue un circuit fermé (…) reliant un certain nombre d'îles au Nord et à l'Est de l'extrémité orientale de la Nouvelle-Guinée. Empruntant cet itinéraire, deux sortes d'articles ? et ces deux sortes seulement ? circulent sans cesse dans des directions opposées. Le premier article ? de longs colliers de coquillages rouges, appelés soulava ? fait le trajet dans le sens des aiguilles d'une montre. Le second ? des bracelets de coquillages blancs dénommés mwali ? va dans la direction contraire. Chacun d'eux, suivant ainsi sa voie propre dans le circuit fermé, rencontre l'autre sur sa route et s'échange constamment avec lui Tous les mouvements de ces articles Kula, les détails des transactions, sont fixés et réglés par un ensemble de conventions et de principes traditionnels, et certaines phases de la Kula s'accompagnent de cérémonies rituelles et publiques très compliquées.
Sur chaque île et dans chaque village, un nombre plus ou moins restreint d'individus participent à la Kula ? c'est-à-dire qu'ils reçoivent les objets en question, les détiennent pendant un temps assez court, puis les transmettent. Par conséquent, tout homme qui entre dans la chaîne de la Kula reçoit périodiquement, mais non régulièrement, un ou plusieurs mwali (brassards en coquillage) ou un soulava (collier de disques de coquillages rouges) ; il lui faut alors le passer à un de ses partenaires, qui lui donne en échange l'article opposé. Ainsi, aucun de ces articles ne reste longtemps en la possession d'un individu. Une transaction ne clôture pas les rapports Kula : la règle étant «une fois dans la Kula, toujours dans la Kula», les contacts entre deux hommes sont une affaire permanente, qui dure toute la vie. En outre, tout mwali ou soulava octroyé est toujours susceptible de voyager et de changer de main, et il ne saurait être question de le bloquer, la règle précitée s'appliquant aussi aux objets précieux.
L'échange cérémoniel de deux articles est l'aspect essentiel de la Kula, celui qui prévaut sur tous les autres. Mais, associés à lui et sous son couvert, nous trouvons un grand nombre d'actes et de particularités secondaires. Ainsi, en marge de l'échange rituel de brassards et de colliers, les indigènes s'adonnent au commerce normal, troquant d'une île à l'autre de multiples marchandises utiles, qui sont indispensables du fait qu'on ne peut se les procurer dans le district où on les importe. (…)
La Kula est donc une institution extrêmement vaste et compliquée, à la fois par son étendue géographique et par la multiplicité des démarches qu'elle implique. Elle unit d'étroite façon un nombre considérable de tribus, et elle englobe toutes sortes d'activités conjuguées qui s'influencent les unes les autres au point de constituer un seul tout organique.
Mais il faut se rappeler que ce qui nous apparaît comme une institution ample, complexe et pourtant bien réglée, est le résultat d'on ne sait combien d'initiatives et d'actes dus à des non-civilisés qui ne possèdent ni lois, ni buts, ni chartes stipulés d'une manière précise. Ces hommes n'ont aucune conscience des lignes directrices de l'une quelconque de leurs structures sociales. Ils connaissent les mobiles qui les poussent, les fins qu'ils poursuivent dans leurs actions individuelles et les règles qui conditionnent celles-ci, mais la manière dont tout ceci prête forme à l'ensemble de l'institution collective dépasse le niveau de leur entendement. (…)
La notion courante, a priori, du commerce primitif est celle d'un échange d'articles indispensables ou utiles, auquel on procède sans plus de cérémonies et de protocoles, (…) sous l'effet de la disette et du besoin ? et ceci s'effectue, tantôt par troc direct, chaque partie veillant attentivement à ne pas perdre au change, tantôt, si les sauvages sont trop timides et méfiants pour traiter d'homme à homme, grâce à quelque pacte consacré par la coutume, qui protège contre les risques en prévoyant de graves sanctions pour qui tenterait de se soustraire aux obligations contractuelles ou imposées. (…) Il importe de bien comprendre que la Kula contredit, sur presque tous les points, la définition précitée du «commerce des sauvages ». Elle nous montre l'échange entre primitifs sous un jour tout à fait différent.
La Kula ne représente pas une forme clandestine et précaire d'échange. Elle est, au contraire, enracinée dans le mythe, soutenue par la loi traditionnelle, et entourée de rites magiques. Toutes ses principales transactions sont publiques et solennelles, et elles s'effectuent conformément à des règles précises. Elles ne se font pas sous l'impulsion du moment, mais ont lieu périodiquement, à des dates arrêtées d'avance, et elles se déroulent le long de routes commerciales bien définies, qui mènent à des rendez-vous fixes. Du point de vue sociologique, quoique se pratiquant entre tribus différentes par la langue, la culture et même sans doute la race, elles sont basées sur un statut permanent, établi une fois pour toutes, sur une association qui lie par couples quelques milliers d'individus. Cette association dure toute la vie, elle implique des devoirs et des privilèges mutuels variés, et constitue un exemple typos de rapports intertribaux sur une grande échelle. Quant au mécanisme économique des transactions, il se fonde sur une forme spécifique de crédit, qui suppose un haut degré de probité commerciale et de confiance réciproque ? et cela concerne aussi le commerce subsidiaire, moins important, qui accompagne la Kula proprement dite. Enfin, la Kula ne s'effectue pas sous la contrainte d'un besoin quelconque, puisque son principal but est l'échange d'articles dénués d'utilité pratique. (…) Après tout, elle consiste uniquement en un échange, sans cesse répété, de deux articles destinés à la parure, mais qui, en fait, ne sont même pas utilisés à cet effet. Pourtant, cet acte si simple ? ce passage de main en main de deux objets sans signification et qui ne servent absolument à rien ? a réussi, d'une manière ou d'une autre, à devenir la base d'une vaste institution intertribale, du fait qu'il est li à un nombre incalculable d'autres activités. La magie, la tradition et le mythe ont tissé autour de lui un réseau de formes rituelles et cérémonielles bien précises, ils lui ont conféré un caractère romanesque, l'ont accrédité auprès des indigènes, ont éveillé pour lui en leurs cœurs une véritable passion.


Bronislaw Malinowski, Argonauts of the Western Pacific: An account of native enterprise and adventure in The Archipelagoes of Melanesian New Guinea, Routledge, Londres, 1922. Trad. André et Simone Devyver, in Bronislaw Malinowski, Les argonautes du Pacifique occidental, p.139-144, Gallimard, Paris, 1963.



Contribution 4.

Peut-être pour consoler Makatu (…), Tseremp lui fit cadeau d'un assortiment de fils à coudre et d'aiguilles que j'avais moi-même donné à son épouse, il y a quelques semaines. depuis que nous sommes arrivés, le va-et-vient des échanges n'a pas cessé un instant entre mes compagnons de Capahuari et la maisonnée des Nayapi. Tous participent à ce tourniquet de dons, dont la liste, notée par mes soins, ressemble à l'ardoise d'une épicerie de campagne : Tseremp donne à Nayapi une radio, une lampe-torche, un maillot de bain, une pointe de harpon, une pièce de cotonnade, et à Makatu une machette et un fourniment de couture ; Nayapi donne à Tseremp une torsade de shauk que portait Makatu ; Tarir donne à Nayapi sa sacoche uyun en peau de singe et à Makatu un rouleau de fil à pêche de fort calibre ; Makatu donne à Tarir des bracelets tissés, etc. On voit que les femmes ne sont pas exclues de ces petits négoces où elles peuvent troquer leur propre production ; en revanche, leurs parures en perles de verre ou leurs chiens continuent d'appartenir à eurs époux qui peuvent donc les remettre en circulation, à la condition implicite mais impérative, de les remplacer rapidement par des substituts de même valeur ou de même nature — la paix du ménage est à ce prix.
Cette série de transactions contraste avec l'absence total d'échanges lors de notre passage chez Taish, pourtant un amik de Tarir, et reflète l'intérêt tout particulier que Tseremp et Tarir portent à Nayapi. Les raisons en sont éminemment politiques : Taish est un marginal épris de solitude, tandis que Nayapi est installé au cœur d'un solide réseau d'alliances couvrant tout le bas Kapawi et peut apporter, s'il en était besoin, un soutien appréciable dans un conflit. Le troc n'est qu'un prétexte pour se ménager son appui en tissant des entrelacs d'obligations mutuelles où le détail des choses échangées importe assez peu. (…)
Parce qu'il servent en grande partie à fomenter ou à cimenter des alliances politiques, les échanges de biens ne concernent (…) pas uniquement les amis rituels. Quels que soient les partenaires, le code des transactions reste identique : c'est toujours à l'occasion de visites que se font dons et contre-dons, de manière en apparence spontanée, car il est très rare d'entendre formuler une demande précise. de même, aucun remerciement n'est fourni ni attendu lorsqu'un objet change de mains, les deux partenaires s'empressant de reprendre leur dialogue comme si de rien n'était. Au demeurant, il est de très mauvais goût de rendre immédiatement une contrepartie, ce qui impliquerait une volonté de se libérer au plus vite des obligations découlant d'une dette, et donc le refus tacite de la relation de dépendance mutuelle instaurée par le don ; en somme, presque une déclaration d'inimitié. Bien qu'il se déroule sans négociation ni marchandage explicite, ce système d'échange silencieux paraît satisfaire les attentes de la plupart des gens. La raison en est que chacun est au courant de l'état de richesse et des dettes d'à peu près tout le monde, ce sujet que l'on n'aborde jamais avec les personnes concernées constituant en revanche un morceau de choix lors des conversations avec leurs parents ou voisins. Ainsi, lorsqu'un homme apprend que l'un de ses débiteurs vient de recevoir ou de fabriquer un bien qu'il convoite — un fusil, par exemple, ou une pirogue—, il fera savoir à tous que sa vie est exposée parce qu'il ne possède pas de fusil ou qu'il est condamné à l'inaction parce qu'il ne dispose pas d'une pirogue, nouvelle qui parviendra bientôt aux oreilles de la partie concernée. Le transfert pourra alors intervenir au cours d'un visite en apparence fortuite et sans qu'aucune demande expresse n'ait été exprimée. (…)
À la différence du capitalisme marchand, où c'est le mouvement des objets qui engendre des liens contractuels entre ceux qui y participent et où les rapports entre individus s'établissent à travers des choses en raison du profit que chacune des étapes de leur circulation permet d'engranger, le troc auquel se livrent mes compagnons repose sur une relation personnelle et exclusive entre deux partenaires seulement, dont l'échange de biens fournit l'occasion plutôt que la finalité. Une telle relation ne saurait donc être étendue vers l'amont ou vers l'aval à aucun de ceux qui se sont servis ou se serviront de ces mêmes bien afin de perpétuer eux aussi un lien du même type. Outre qu'un tel système n'affecte en rien la valeur des objets échangés, qui demeure constante quel que soit le nombre de mains entre lesquelles ils passent, il prévient la constitution de véritables réseaux commerciaux. L'amik* de mon amik n'est pas mon amik ; de fait, il est souvent mon ennemi.


Philippe Descola, in Les lances du crépuscule, Plon, Paris, 1993, p.270-273



*la relation entre deux amis est une "amitié cérémonielle" permettant de "pérenniser dans une relation socialement reconnue un commerce fondé jusqu'à présent autant sur la sympathie mutuelle que sur la rencontre de convenances personnelles, combinaison instable qu'un système d'obligations réciproques clairement codifié rendrait moins aléatoire" in Philippe Descola, op. cit., p.175





Contribution 5.



L'Hôtel Gaillard : art de vivre, mobilier, chrématistique.


Je voudrais, pour cette contribution à Chrématistique, proposer de prêter attention à un édifice parisien singulier, l'Hôtel Gaillard, et à son histoire qui, je le crois, ont à voir avec la chrématistique.

L'Hôtel Gaillard est un hôtel particulier de la plaine Monceau(1) édifié de 1878 à 1882 par l'architecte Victor-Jules Février (1842-1937) pour le banquier Émile Gaillard, également amateur et collectionneur d'art. Les investissements immobiliers d'un banquier-esthète intéresseront, je l'espère, ceux qui se préoccupent de «l'art d'acquérir la richesse»(2) tout autant que les producteurs et amateurs des autres arts, ou plus exactement des tekhnè que sont les arts décoratifs et l'architecture. Notre hôtel particulier est non seulement la demeure d'un riche banquier, mais aussi l'écrin de sa collection d'œuvres des XVe et XVIe siècles. Celle-ci incluait des peintures et objets qui ont été dispersés après la mort du banquier, mais aussi des cheminées, boiseries et autres éléments anciens d'architecture intérieure que l'architecte Victor-Jules Février a intégrés dans son édifice(3) : «Émile Gaillard avait horreur du bruit, de la réclame, et seuls ses intimes connaissaient le prodigieux entassement de richesses qu'il avait mis trente ans et plus à recueillir et qui, toutes, dataient de la Renaissance.»(4) la construction d'un lieu de vie (privé) pour la famille Gaillard (l'oikos aristotélicien), se conjugue ainsi avec un projet esthétique fastueux, s'inscrivant dans l'éclectisme stylistique propre à la fin du XIXe siècle : «M.Février s'est largement inspiré du château de Blois, tout en recomposant de façon originale et personnelle, presque dans les moindres détails, le plan, les façades et l'ornementation.»(5) C'est dans le cadre de cette entreprise architecturale fantasque, inspirée d'un édifice fraîchement restauré(6) combinant lui-même plusieurs styles architecturaux, que Gaillard et Février intègrent des cheminées et boiseries provenant de demeures médiévales ou renaissantes au milieu d'autres éléments inspirés du style Louis XII(7), liant au mortier, pour ainsi dire, l'ancien et le nouveau, le beau et l'utile, le mobilier et l'immobilier.(8)

C'est cette dernière distinction, entre le mobilier et l'immobilier, qui me paraît fertile et apporter de l'eau au moulin de Chrématistique : si ma sensibilité empiriste et le sujet historique de cet article me dissuadent de philosopher moi-même autour de questions d'étymologie, je m'appuierai sur une autre contribution à ce projet pour étayer mon propos, celle de Pierre-Damien Huyghe.Furniture, est le mot anglais par lequel on traduit mobilier en français, et fourniture est la traduction que Pierre-Damien Huyghe propose, plutôt que biens ou richesses, pour chremata : «Ce sont des ameublements de l'existence (&) que nous allons chercher (&) en déployant entre autres (&) ces techniques de commerce qui vont donner à la chrématistique son champ particulier.»(9)

Gaillard, rappelons-le, est un banquier : s'il ne déploie pas lui-même, pour se fournir en mobilier, les «techniques [du] commerce», il les finance et les soutient : la façon dont il investit ou fixe sa richesse (un placement dont on a vu qu'il était largement informé par des choix esthétiques) est donc tout-à-fait intéressante, j'espère l'avoir montré, pour qui se propose d'étudier la chrématistique depuis le champ des beaux-arts et, dans le cas présent, des arts décoratifs.

L'Hôtel Gaillard, tel que l'ont conçu l'architecte et son commanditaire, me semble donc une très belle mise en œuvre du concept de chrématistique ; elle demeure tangible aujourd'hui(10) à travers les bas-reliefs, portes et autres cheminées qui, au contraire des objets et tableaux, n'ont pas été dispersés au moment de la vente aux enchères suivant la mort d'Émile Gaillard en 1904 : s'ils ont pu être matériellement déplacés, comme les boiseries du château d'Issogne(11) installées dans l'antichambre du Grand Salon, l'entreprise de Gaillard et Février montre que ces objets n'ont pas toute leur valeur s'ils n'ont pas aussi une fonction d'«ameublement de l'existence» dans laquelle usage et plaisir esthétique sont indissociables.

Ce plaisir est bien entendu le plaisir « cultivé » d'un grand bourgeois qui donnait des fêtes en costume Henri II, dans un escalier au plan « à l'impériale » (baroque) mais au décor inspiré du style Louis XII ; ce fastueux collage, cet art de vivre pour ainsi dire des grands banquiers comme Émile Gaillard, avait aussi, une autre fonction. Il s'agissait de signifier aux invités des financiers et aux clients des sociétés de crédit, la stabilité financière(12), tout en habillant les édifices en question du prestige des rois du passé(13). C'est, bien après la mort d'Émile Gaillard, ce que continue de faire la Banque de France quand elle acquiert l'édifice en 1919, pour en faire, après d'importants travaux de l'architecte Alphonse Defrasse, une succursale de la Banque de France(14) qui n'a fermé qu'en 2006.

L'hôtel particulier construit par Victor-Jules Février pour Émile Gaillard, produit de la fantaisie historiciste d'un bâtisseur-collectionneur fortuné du XIXe siècle, a aussi pu abriter les activités de la Banque de France pendant la majeure partie du XXe siècle; comme on l'a vu, cela vient de la perception de l'architecture «néo-médiévale» ou «néo-première Renaissance» comme le véhicule d'un prestige monarchique à s'approprier.(15)

Un troisième moment de la vie de l'Hôtel Gaillard doit commencer fin 2014, puisque le bâtiment, actuellement fermé, abritera alors la «Cité de l'Économie et de la Monnaie», faisant de ce lieu, dévolu initialement à «l'art de vivre» d'un collectionneur puis aux activités d'une succursale de la Banque de France, «un espace dédié à la culture économique, présentant de manière ludique, pédagogique et interactive les notions et les mécanismes économiques, monétaires et financiers.»(16) Bref, un musée administré par une banque(17) où la connaissance aura partie liée avec le divertissement, et dont l'objet sera la circulation des biens et des richesses. L'analogie avec l'écrin qu'Émile Gaillard avait voulu pour sa collection est évidente, et c'est ce musée, ainsi que l'appelaient déjà les contemporains d'Émile Gaillard, qu'il s'agit à nouveau de «fournir» en objets et en outils de connaissance : «Mais, pour cet intérieur somptueux, il faut bien justement reprendre le mot courant : c'était un véritable musée. On en peut avoir une idée en voyant ce grand salon, tout garni de meubles précieux, et où tout est œuvre d'art, depuis la cheminée de pierre sculptée, travail bourguignon du onzième siècle, depuis les bahuts finement fouillés jusqu'aux tapis d'Orient.»(18)





(1) Il se trouve au n°1, Place du Général-Catroux, Paris 17e.
(2) ARISTOTE, La Politique, livre I, trad. P. Pellegrin, Nathan, Paris, 1983
(3) L'Hôtel Gaillard n'est pas le seul exemple de cette pratique, qui se développe à la suite des destructions et confiscations de biens immobiliers de la Révolution.
(4) «L'Hôtel Émile Gaillard, Place Malesherbes», in Le Monde Illustré, 25 Juin 1904.
(5) La Semaine des Constructeurs, Juillet 1882
(6) Le château de Blois fut restauré par Félix Duban de 1846 à sa mort en 1871, puis par Jules de la Morandière jusqu'en 1879. Un seconde restauration débutera en 1880 pour ne se terminer qu'en 1913.
(7) Le style Louis XII, (1478-1515) est pour les arts décoratifs et l'architecture un style de transition entre Gothique et Renaissance, moins connu mais dont l'emploi est plus approprié ici que celui de «Néo-Gothique» ou «Néo-Renaissance», et dont un des meilleurs exemples est précisément l'aile Louis XII du château de Blois. Plutôt que d'opposer deux grandes époques, L'historien de l'architecture Alexandre Gady fait d'ailleurs du «néo-première Renaissance» une «variation» du «néo-médiéval». in Alexandre GADY, Les Hôtels particuliers de Paris, du Moyen Âge à la Belle Époque, Parigramme, Paris, 2008
(8) Il faut souligner l'importance du rôle d'Émile Gaillard dans la conception de l'hôtel : «Avant d'être construite, au reste, la demeure était toute agencée dans son imagination. Il trouva en M. Février le plus précieux des collaborateurs pour en exécuter la réalisation, avec une ampleur et un goût dont tous les connaisseurs s'émerveillent.» «L'Hôtel Émile Gaillard, Place Malesherbes», art. cit.
(9) Pierre-Damien HUYGHE, contribution à Chrématistique, Ici
(10) L'Hôtel Gaillard est en fait actuellement fermé mais sera de nouveau ouvert au public en 2014, lorsqu'il accueillera la Cité de l'Économie et de la Monnaie.
(11) Alexandre GADY, op. cit.
(12) Gady parle du besoin de «renvoyer une image de respectabilité et d'opulence nécessaire au crédit». Alexandre GADY, op. cit.
(13) «Une grande culture de l'art ancien et un certain humour ne sont pas seuls à l'œuvre : la belle société du siècle de l'industrie et de la banque se légitime en se réappropriant le passé aristocratique des arts de la vieille France» Alexandre GADY, op. cit.
(14) Je renvoie au site de la future Cité de l'Économie et de la Monnaie à propos de cette seconde phase de travaux. http://www.citedeleconomie.fr/Alphonse-Defrasse-architecte-de-la
(15) Il est d'ailleurs tout-à-fait intéressant de se pencher sur les motivations et positions politiques des architectes et restaurateurs «Néo-Gothiques», «Néo-Classiques» etc. du XIXe siècle. Les restaurations d'églises de la première moitié du XIXe siècle, par exemple, font la part belle à l'art gothique des XIIIe et XIVe siècles, «au détriment d'un art roman ou d'un flamboyant moins appréciés», promouvant ainsi l'art perçu comme celui de l'île-de France contre celui de la province. «Ce choix, non dénué d'arrières-plans centralistes, laissait de côté des formes d'expression n'appartenant pas de façon aussi limpide à la tradition proprement française - que ce soit le roman bourguignon, le style Plantagenêt ou l'art des Flandres&» François LOYER, «la querelle des styles», in Histoire de l'architecture française Tome 3. De la Révolution à nos jours, Mengès, Paris 1999. Cette promotion du Gothique comme construction d'une «identité nationale» avant l'heure contraste avec la vision idéalisée de «l'art du Moyen-Âge» portée par l'architecte et décorateur William Morris (1834-1896), grand socialiste et représentant majeur du Néo-Gothique anglais : «La fabrication d’un objet faisait appel à l’homme complet, et non point à des fractions d’hommes nombreux. C’était toute l’intelligence du travailleur qui s’en trouvait développée selon ses capacités, au lieu que son énergie se consume actuellement dans le traitement fragmentaire d’une tâche insignifiante. Bref, le travailleur ne voyait ni sa main ni son âme astreintes aux exigences du marché concurrentiel. (...) Tel est le système qui a produit l’art du Moyen-Âge». William MORRIS, Art under Plutocracy, conférence donnée à l'Université d'Oxford, 1883, trad. in L'Art en Ploutocratie : Essai sur l'art et le socialisme, la République des Lettres, Paris, 2012. Dans certains cas, c'est la motivation des commanditaires qui semble contraster avec celle des architectes : à l'interprétation «royaliste» que Gady fait de l'usage de l'architecture des hôtels particuliers comme l'Hôtel Gaillard (la réappropriation du «passé aristocratique des arts de la vieille France» Alexandre GADY, op. cit.), on peut opposer l'interprétation moins «politisée» d'Alice Thomine-Berrada qui, pour comprendre l'architecture Néo-Renaissance, fait du XIXe siècle un «miroir» de la Renaissance (surtout il est vrai la Renaissance italienne, tournée vers l'Antiquité.) : «le parallèle était facile : les architectes du XIXe siècle souhaitèrent dans leurs réalisations assimiler et dépasser l'art du passé, comme les artistes de la Renaissance l'avaient fait, avec succès, plusieurs siècles avant eux.» Alice THOMINE-BERRADA, «Quelques remarques introductives. Les raisons d'un oubli», in Le XIXe siècle et l'architecture de la Renaissance, Frédérique Lemerle et. al. (éd), Picard, Paris, 2010.
(16) http://www.citedeleconomie.fr/-Une-cite-de-l-economie-
(17) La Banque de France a en fait été dépossédée de certaines de ses prérogatives comme la fixation des taux directeurs, au moment de la création de la Banque Centrale Européenne en 1998, ce qui peut expliquer pourquoi elle recentre ses activités vers ce type d'initiatives.
(18) «Le “Château de Blois” de la Place Malesherbes», in L'illustration, Juin 1904