Matthieu Giralt

La parabole des talents


Étudiant à l’Institut Biblique de Genève et étant chrétien, c’est dans cette perspective que j’aborde ce texte, avec pour souci d’en mieux comprendre le sens et ses implications.

Il en sera comme d’un homme qui, sur le point de partir en voyage, appela ses esclaves et leur confia ses biens. 15 Il donna cinq talents à l’un, deux à l’autre, et un au troisième, à chacun selon ses capacités, et il partit en voyage. Aussitôt 16 celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla les faire valoir et en gagna cinq autres. 17 De même, celui qui avait reçu les deux talents en gagna deux autres. 18 Celui qui n’en avait reçu qu’un alla faire un trou dans la terre et cacha l’argent de son maître. 19 Longtemps après, le maître de ces esclaves arrive et leur fait rendre compte. 20 Celui qui avait reçu les cinq talents vint apporter cinq autres talents et dit : Maître, tu m’avais confié cinq talents ; en voici cinq autres que j’ai gagnés. 21 Son maître lui dit : C’est bien ! Tu es un bon esclave, digne de confiance ! Tu as été digne de confiance pour une petite affaire, je te confierai de grandes responsabilités ; entre dans la joie de ton maître. 22 Celui qui avait reçu les deux talents vint aussi et dit : Maître, tu m’avais confié deux talents, en voici deux autres que j’ai gagnés. 23 Son maître lui dit : C’est bien ! Tu es un bon esclave, digne de confiance ! Tu as été digne de confiance pour une petite affaire, je te confierai de grandes responsabilités ; entre dans la joie de ton maître. 24 Celui qui n’avait reçu qu’un talent vint ensuite et dit : Maître, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, et tu récoltes où tu n’as pas répandu ; 25 j’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre : le voici ; prends ce qui est à toi. 26 Son maître lui répondit : Esclave mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé et que je récolte où je n’ai pas répandu ? 27 Alors tu aurais dû placer mon argent chez les banquiers, et à mon arrivée j’aurais récupéré ce qui est à moi avec un intérêt. 28 Enlevez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents. 29 Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a. 30 Et l’esclave inutile, chassez-le dans les ténèbres du dehors ; c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents. (1) (Mt 25.14-30)



Il convient, avant d’étudier le texte à proprement parler, de l’introduire et de le situer dans son contexte immédiat, l’avant et l’après.


Cette parabole se situe dans ce qu’on reconnaît communément comme étant le cinquième discours de Jésus concernant l’eschatologie, c’est-à-dire la fin des temps ou les temps de la fin.


Notre section (24-25) débute par une question double (ou triple, selon) à Jésus :

Comme il était assis sur le mont des Oliviers, les disciples vinrent lui demander, en privé : Dis-nous, quand cela arrivera-t-il ? Quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde ? (24.3)



La question des disciples fait écho à la déclaration de Jésus :

Comme Jésus s’en allait, au sortir du temple, ses disciples vinrent lui en faire remarquer les constructions. Mais il leur répondit : Vous voyez tout cela ? Amen, je vous le dis, il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit renversée. (24.1-2)



Même si les interprétations divergent quant au découpage et au contenu de la réponse de Jésus, notons le caractère eschatologique de la question qui ouvre le dernier discours de Jésus avant le récit de la passion (26-27).


Pour ce qui est du contexte immédiat, notre texte participe d’une péricope plus restrainte (24.36-25.30) que l’on décrit parfois comme une « exhortation à la vigilance » et précède le discours du jugement des nations (25.31-46). Notre parabole ne saurait être bien entendue sans tenir compte : 1) qu’il s’agit d’un discours eschatologique de Jésus lui-même, 2) qu’il est question là de la seconde venue de Christ, la parousie.


Après avoir répondu à la question concernant la manifestation des signes de la fin (24.4-35), Jésus répond à la première partie de la question – le quand de la fin :

Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul. (24.36)

Et c’est avec ce mystère qu’il faut lire l’ensemble des exhortations liées au temps de la fin, la question n’étant pas tant le quand de la parousie mais la gestion du présent eschatologique. Il s’agit là non pas tant d’un savoir – puisque personne ne le sait (Mt 24.36) – que d’un faire, nous le verrons. Ce mystère du jour est illustrée par Jésus comme la période qui précédait le déluge : les gens vivaient normalement : «ils mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs enfants». Apparaît alors un paradoxe : alors que Jésus a clairement identifié les signes de la fin (24.15-33), l’avènement apparaît comme un événement soudain, qui surprendra tout le monde. Cette tension permet de révéler les deux aspects de la réponse de Jésus : 1) identifier les signes ne permet pas de pronostiquer le moment de l’avènement et 2) bien que la manifestation des signes peut témoigner d’une période étendue, la soudaineté de la parousie ne peut se prévoir.


Le premier avertissement vient conclure ce parallèle entre le déluge – premier jugement de Dieu sur toute la terre (Ge 7) et le jugement dernier lui aussi universaliste (Mt 25.32) – « Veillez donc, puisque vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra » (Mt 24.42). Le motif de la veille va parcourir le discours de Jésus et sera illustrée par une série de paraboles qu’il nous faut maintenant aborder rapidement :


La première illustre la nécessité de veiller pour ne pas être surpris par la venue du Fils de l’homme, comme on pourrait l’être par le voleur dans la nuit. En effet, comme celui-ci, le Seigneur « viendra à l’heure où vous n’y penserez-pas » (24.43-44). Puisqu’on ne sait pas quand, il faut être toujours prêt, parce que – comme on va le voir – ne pas être prêt a des conséquences. Alors que la première aborde la notion de vigilance, la deuxième parabole traite de la diligence ; elle décrit deux types d’esclave (doulos) qui se seront distingués par leur comportement quant à la mission que leur maitre leur aura donné en les établissant sur ses gens pour leur donner de la nourriture au temps convenable.


Arrivent alors les deux paraboles qui constituent le cœur de ce dernier discours (24-25) : les dix vierges (25.1-13) et les talents (25-14-30). Comme un développement des deux paraboles précédentes, la parabole des dix vierges met l’accent sur la vigilance et celle des talents sur la diligence. Ce rapport entre l’attente et le faire nous place dans la valeur éthique du présent eschatologique : attendre n’est pas rien faire, et celui qui ne fait rien ne peut pas déclarer qu’il est en train d’attendre. Ici, la vigilance se manifeste par la diligence. La réponse de Jésus «vise à détourner les croyants de la quête anxieuse des « signes », pour les orienter vers la nécessité du présent» (2).


Nous arrivons au texte qui nous intéresse plus particulièrement, la parabole des talents. L’introduction abrupte – «il en sera», certains rendent par «c’est comme» (DBY) – pourrait signifier qu’étant tellement liée à la précédente parabole, celle-ci partage son introduction (3).


Les esclaves d’alors, en témoigne notre texte, pouvaient se voir confier de grandes responsabilités. Les biens remis aux esclaves représentent des sommes astronomiques. Le talent désigne une unité de masse comprise entre 26 et 36 kg. La talent pouvait être d’or d’argent ou de cuivre. Ici, le mot grec du v18 argurion peut désigner l’argent comme monnaie ou comme métal. Sans en connaître la valeur exacte, on reconnaît qu’il s’agit d’une valeur très importante (4). Certains ont reconnu dans le talent les dons (charismata) que «l’Esprit distibue à chacun en particulier comme il veut»(1 Co 12.11), d’autres y ont vu la foi, l’Évangile ou la Parole de Dieu ou encore fortune matérielle (5). Mais il convient plus d’insister sur la confiance que le maitre accorde à ses esclaves qu’à la nature de ses biens.


Chacun des trois esclaves se voit confier par le maitre une somme différente – cinq talents à l’un, deux à un autre et un au dernier (25.15) – « selon sa propre capacité » avant qu’il s’en aille, hors du pays. Le maitre connaît ses esclaves et c’est pour cela qu’il peut leur confier ses bien en fonction de leur capacité. La distribution ne dépend pas d’une volonté arbitraire mais d’une sagesse qui tient compte des aptitudes de chacun.


Les deux premiers esclaves s’activent sur le champs (eutheos v16) et vont les faire valoir. Celui qui en avait cinq en a gagné cinq par-dessus ; de même, celui qui en avait deux en a gagné deux par-dessus (25.16-17). Ainsi, bien que celui qui en avait plus en a gagné plus, les deux ont gagné proportionnellement à ce qu’ils avaient reçu. Le dernier cependant, alla cacher son talent dans la terre. Cette pratique est attestés par ailleurs dans le Talmud : «Shmuel dit : On ne peut garder son argent qu’en l’enterrant» (6).


Le maitre revient, longtemps après. On reconnaît le motif de l’absence prolongé, rencontré dans les paraboles précédentes. Là encore, au retour du maitre intervient un jugement, les esclaves doivent rendre des comptes (25.19).


Le premier esclave vient alors faire état de ce qu’il a gagné : des cinq talents remis, cinq ont été gagnés. Le maitre alors de le féliciter :

C’est bien ! Tu es un bon esclave, digne de confiance ! Tu as été digne de confiance pour une petite affaire, je te confierai de grandes responsabilités ; entre dans la joie de ton maître. (25 .21)

Le deuxième est félicité dans les mêmes termes. Parce qu’ils ont été dignes de confiance et fidèle dans ce qui leur a été demandé, ils se verront confiés de grandes responsabilités et ont accès à la joie de leur maitre. Plusieurs remarques : 1) on peut s’étonner de ce que ce qui leur a été confié est qualifié de «petite affaire» – «peu de chose» (DBY) – en dépit de la somme considérable que cela représentait. 2) la fidélité est récompensée par une responsabilité accrue et 3) la joie (chara) du maitre déborde le cadre du récit, alors qu’il demande aux esclaves de rendre les comptes selon un protocole et dans un langage propre au monde des affaires, la joie avec laquelle il accueille les deux premiers esclaves replace le récit dans une approche plus intime.


Le troisième esclave, en revanche, accuse son maitre et lui reproche d’être dur et de moissonner là où il n’a pas semé, en d’autres termes, de récolter les fruits du travail d’autrui. Aussi, parce qu’il a eu peur, il a été cacher son talent dans la terre. Cette attitude témoigne de la part de cet esclave un manque d’amour pour son maitre en se cachant derrière ces accusations. L’esclave a décidé de ne pas obéir en ne voulant pas prendre de risque. Il est alors sorti de ses responsabilités, comme dans la parabole du majordome. De même ici, c’est l’attitude et la condamnation du esclave qui est le plus développé. Bonnard nous dit que «le serviteur (esclave) a moins agi par paresse (v26) naturelle que par une sorte de fatalisme religieux et oriental» (7). Toujours est-il que son attente passive a conduit à une condamnation sans appel. Le maitre reprend l’accusation de l’esclave et s’en sert comme motif de la condamnation : en sachant qu’il moissonne là où il n’a pas semé et récolte ce qu’il n’a pas répandu – notons qu’il ne valide pas la notion de dureté (skleros) – l’esclave aurait dû agir en conséquence et au moins placer l’argent chez les banquiers. Même si cela n’engageait pas à grand chose, l’argent aurait au moins produit un intérêt.


Là où «les vierges folles ont échoué en pensant leur part trop facile, le méchant esclave a échoué parce qu’il pensait sa part trop dure» (8). Même ceux à qui peu est donné doivent faire valoir – entendons utiliser – ce qu’ils ont reçu, quoi que ce soit, sachant que rien ne vient d’eux.


Remarque intéressante, cette parabole insiste beaucoup sur le fait que tout est au maitre : ses esclaves (v14), ses biens (v14), la joie de ton maitre (v21, 23), mon argent (v27), ce qui est à moi (v27).


L’expression «on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a» est déjà présente en 13.12. Cela illustre bien la récompense eschatologique : à celui qui a – le salut – sera donné encore plus, l’entrée dans le royaume et la joie du maitre et à celui qui n’a pas sera condamné. Celui qui n’a pas – sous-entendu le salut – ne peut pas se voir retirer ce qu’il n’a pas. Mais cela illustre bien que sa situation sera encore pire que ce qu’elle est actuellement. C’est ce que France devine comme une leçon de l’économie capitaliste : «le capital produit des revenus, le manque de capital amène à la ruine» (9).


Comme dans les paraboles précédentes (Mt 8.12 ; 13. 42, 50 ; 22.13 ; 24.51), l’esclave inutile est jeté dehors, là où «il y aura les pleurs et des grincements de dents». Il est à noter le contraste entre le sort de l’esclave fidèle et celui de l’infidèle : l’un entre dans la joie de son maitre, l’autre est séparé de lui et se retrouve dans les ténèbres.


L’articulation des deux paraboles, celle des vierges et celle des talents permet de mieux comprendre l’impératif de veiller. L’attente qui s’étire parce que le maitre tarde doit conduire esclaves à agir. Il n’est nullement question ici d’une attente inactive, comme une suspension ou une pause, mais bien d’un agir en attendant. L’attente, qui définit l’espérance néo-testamentaire est caractérisée par l’obéissance et le service. Celui qui ne fait rien ne peut pas dire qu’il attend le retour du maitre. C’est là aussi qu’apparaît la vraie signification d’être prêt.


La leçon de Jésus dans cette péricope inscrit la conséquence du présent dans une perspective éternelle. C’est le comportement que l’esclave aura manifesté pendant l’absence du maitre qui déterminera son sort. Et au retour du maitre, soudain, il sera trop tard. La responsabilité transforme l’attente eschatologique en agir productif. Cette prophétie est alors d’ordre éthique, elle appelle les disciples qui écoutaient Jésus à la vigilance et/par la diligence.


Matthieu Giralt, le 28 Juillet 2012


Notes
(1). Sauf indication contraire, toutes les citations sont tirées de la Bible version NBS.
(2). Marguerat p 522.
(3). Carson p 517.
(4). Carson parle du talent en terme de temps de travail. Si un talent valait 6000 deniers, il faudrait alors 20 ans pour gagner l’équivalent d’un talent (p 516), Marguerat lui parle de 17 années.
(5). Bonnard p 362.
(6). Traité de Baba Metsia 42a.
(7). Bonnard p 363. Schweizer parle « d’une religion soucieuse de ne rien faire de mal » p 473 in France p 167.
(8). Alford in Carson p 517.
(9). France p 27.


Bibliographie :
Blomberg, (Craig), Vol. 22: Matthew. The New American Commentary. Nashville: Broadman & Holman Publishers, 1992
Bonnard (Pierre), L’évangile selon Saint Matthieu, Neuchatel : Delachaux & Niestlé, 1963.
Carson (Donald A.), Matthew, The expositor’s Bible commentary, dir. Gaebelein (Frank E.), Grand Rapids : Zondervan Publishing House, 1984.
France (Richard T.), L’Evangile de Matthieu, Vaux-sur-Seine : Edifac, 2000.
Hagner, (D. A), Vol. 33B : Matthew 14–28. Word Biblical Commentary. Dallas, 1998
Marguerat (Daniel), Le jugement dans l’Evangile de Matthieu, Genève : Labor et Fides, 1995.