Nicolas Linel

«(…), que ce bout de terrain gagné sur l’insatisfaction est tout le terrain que je puisse avoir, que je suis exposé, à découvert, dans ma finitude, sans justification.»
Stanley Cavell, Silences, Bruits, Voix, Multitudes Web, (04/1996) 27/12/2004.


Ne s’agit-il pas de re-garder tout d’abord en nous-mêmes ? Avant même de penser à un autre espace, hors de notre portée, non encore présentée, ne faudrait-il pas entendre l’adresse jaillissant des profondeurs de l’aître et réclamant autre chose qu’un étrécissement de son espace ? Notre aître réclame encore notre attention pour que nous nous éveillions à cette tâche : nous devons absolument penser un nouveau mode de garde de notre espace.
Nous éprouvons le désir de parler d’une ambiance de resserrement, d’une angoisse qui nous exhorte à re-garder notre espace, lui offrir ce re-gard, cette attention qui nous fait parfois défaut.
Ce défaut d’attention est, semble-t-il, un élément déterminant de notre tâche. Ainsi notre mé-garde procède de la défaillance d’attention que l’on se porte au fil des jours. Il ne saurait en être autrement pour que l’on puisse laisser s’éveiller le désir d’un autre, pour lui laisser de la place autour de nous et même, un place chez-nous. Nous devons manquer de vigilance pour observer une ouverture des possibles, pour accueillir les paroles vectrices de la pensée. Il s’agit alors de savoir de quelle manière nous laisserons cette place à l’adversaire, au compagnon, à l’ami, au parent ; à ce qu’ils nous auront dit et recélant les mots constitutifs de notre pensée.  Cette place laissée préfigure notre re-gard où se dévoile encore comme l’endroit d’une reconfiguration de notre garde. Nous désirons re-garder ce que nous glanons ça et là, ce qui provient de nos expériences du vivant, de ces autres qui parcourent notre durée. Nous engrangeons ce qui s’est avancé vers nous dans une niche. Nous abritons ces mots qui nous font résonner. Si le dire que l’on recèle s’éloigne quelque peu, c’est pour qu’il revienne plus tard, éclairé d’une autre manière, par désir ou nécessité avec notre voix.
Il suffit que l’un des auteurs auxquels nous tenons disent quelque chose qui résonnent en nous, pour le garder précieusement, pour y faire probablement appel.
Nous voulons pourtant aujourd’hui celer ce dire d’une autre manière, loin de cette ordinaire convocation de nos mots, loin de la convocation de l’image de leur auteur pour habiter notre langue comme notre espace nous le réclame et peut-être même, nous l’impose. Ce n’est pas parce que nous désirons habiter notre langue que nous ne pouvons leur offrir une place de respect. L’aître est disposé de telle manière par ces quantités de mots que nous relevons désormais comme charge, comme responsabilité conférée par ceux qui nous ont précédés, que nous rencontrons toujours et tentons de ne pas citer à tout bout de champ. Même avec la plus grande gratitude nous devons désormais mé-garder pour ne plus relever l’ascendant de paroles qui demeurent dans une place installée pour l’autre.
Nous nous occupons de telle manière de mots sur de nombreuses choses. Nous tentons de trouver la place qu’il faut pour tous ces dires, toutes ces paroles que l’on accueille et qui viennent se nicher en nous-mêmes.
Il y a bien pourtant un point de rupture qui déplace notre attention du rayonnement des mots dictés vers autre chose, toujours porté par ce désir d’une voix qui progressivement vient s’établir en nous-mêmes.
Nous sommes à la recherche de ce qui ne relève plus du mot-sur et pas encore de la chose pro-duite par le mot, mais bien d’une ambiance, quelque ambiance qui ne s’efface jamais tout à fait et s’étend par-delà le front d’un langage dicté. Cette ambiance domine certainement toutes nos paroles collectées jour après jour. Elle possède un ascendant incontournable et penser ici qu’il s’agirait encore d’une parole dite, peut-être supérieure aux autres ne peut pas nous permettre de convenir à un re-gard sur notre espace. Il n’y a pas de parole supérieure parce que supérieurement efficace ou supérieurement fulgurante. Il n’y a que la résonnance des mots amplifiés par une ambiance déterminante, celle que l’on pourra appeler notre voix.
Par cette ambiance se déterminait déjà la veille ou cette garde qui nous incombait. Elle occupe le fonds de notre pensée de longue date et ne possède pas la labilité des mots que l’on place et déplace ordinairement au quotidien. La mé-garde nous permet de déplacer notre attention grâce à ces considérations spatiales et de nous éveiller aux conséquences de la sidération des mots usés ailleurs ou d’autres temps. Ces mots dont nous usons à chaque instant ont une emprise qu’il est parfois difficile d’admettre.
Or, bien plus que de simples considérations relevant de l’espace, nous faisons avec une pré-occupation. Il s’agit d’une pré-occupation, d’un souci liminaire pour ne pas se résoudre à l’étrécissement de l’espace par la parole d’un autre. Elle vient moduler durablement notre réception de ces paroles et finalement, leur ménagement comme autant de lieux dans l’espace de l’aître. À écouter la résonnance des mots prononcés par d’autres en nous-mêmes, nous nous doutons qu’ils ont franchi le seuil de notre aître pour une raison ; mais laquelle ? Et est-il exactement affaire de raison ?
Nous pensons qu’il n’y a pas la moindre raison qui tienne. Il s’agit plutôt d’une modalité fondamentale de l’aître par laquelle s’étend un ton propre à chaque individu. La raison se trouve toujours en deçà de ce ton insignifiant. Il porte la fonction de filtrage de ce qui pourra plus tard paraître ou non à la ratio — ce qui est arraisonné et fini sa course dans la ratio —. Nous versons ainsi dans la vibration propagée de ce ton que nous suivons aveuglément à tout moment. Le ton se propage en tous lieux de l’aître sur notre durée et jusqu'à leur achèvement. La pré-occupation fondamentale s’étend ainsi sans justification.


Du fonds de l’aître, la pré-occupation d’un espace tenant-à-soi en tant qu’espace re-gardé se propose à la pensée. Nous pouvons écouter la réclame de l’aître grâce à cette pré-occupation pour penser ce nouveau mode de garde de notre espace. Nous pouvons écouter notre voix. Demeure alors la question de la finalité d’un tel espace. Que faire de notre espace pré-occupé une fois que nous l’entendons comme tel ?


*


Aujourd’hui se cristallise le recouvrement d’une latitude en agissement, le recouvrement de l’usage de notre espace comme prise en main d’une puissance du faire avec ce que nous n’entendions pas jusqu’alors. Cette puissance du faire passe certainement par la manière d’user de notre espace pré-occupé avec cette voix qui s’établit alors progressivement en nous-mêmes.
Nous ne pouvons discuter, semble-t-il, que de ce sentiment de privation d’usage du langage qui exhorte à faire la place pour notre voix. Nous ne pouvons plus nous résoudre à l’accueil de mots dont on ne sait que faire, des paroles qui nous embarrassent pour de bon si nous n’avons pas la manière d’en user. Il nous faut relever notre passivité et penser la place de notre voix pour l’opérativité de nos mots, ces mots qui autrefois étaient ceux d’un autre. N’est-ce pas par manque de manière d’user des paroles dictées que nous nous privons de cette place nécessaire ? Y aurait-il assez de place pour notre voix et celle d’un autre ? Lorsque nous parlons n’avons-nous pas souvent l’impression de parler à la place d’un autre ?
Il pourrait nous suffire de penser que notre espace est infini et procède d’une croissance inconsidérée, pour interrompre notre recherche d’une place pour notre voix et celle de la manière d’user des mots appartenant à d’autres paroles. Cependant, nous ne pouvons ainsi accepter cette cohabitation en nous-mêmes, peut-être par fierté, peut-être parce que nous pensons qu’il est temps d’activer notre dire. Nous percevons une difficulté, voire, une impossibilité d’habiter seul chez-soi. Nous habitons pour autant que nous parlons notre parole. Nous habitons pour autant que nous habitons là pour nous-mêmes et déterminons que ce mode d’habitation passe a priori par le ménagement d’un espace fini.
Nous avons pensé un re-gard sur nos mots parce qu’il semble être le ressort de cette potentialité d’un faire qui s’estompe au travers des tentatives de
co-ek-sistence, de co-habitation dans un espace déjà trop étroit pour les seules ek-sistence et habitation.
Certes nous ne connaissons véritablement pas notre espace et la mesure de celui-ci. Or, c’est bien cette inconsidération qui nous pousse à fonder notre manière d’usage à partir de ce qui est déjà en place. Nous touchons la fin d’un espace en nous focalisant sur ce qu’il y a déjà en présence, à disposition. La touche de la finitude dévoile un espace étréci et dissipe le brouillard pour quelques instants, juste assez longtemps pour entrevoir que l’espace qui nous concerne doit être ménagé main-tenant. Le ménagement de notre espace pré-occupé pose les limites de notre attention. En ménageant, nous actons ce qui est en présence et déterminons une mesure de l’espace de l’aître en relation avec ce qui a été re-gardé et qui nous pré-occupe. Cette attention nous concerne et nous ne pouvons pas penser au-delà de cette pré-occupation fondamentale.
Si nous ne pouvons alors penser au-delà de cette pré-occupation, de quelle manière pouvons-nous recouvrer une puissance du faire ? Comment permettre l’établir de cette voix qui est la nôtre et pas celle d’un autre ?
Ce temps de la pensée devrait être profitable pour laisser-aître ou chasser ce qui ne peut tenir lieu d’aître ? parce que peu ou pas concernant ? dans un espace reconfigurable mais non-extensible. Nous devons pouvoir nous sentir chez-nous et ce, peu importe où se porte notre re-gard sur l’espace de notre aître. Que faire de toutes ces paroles accumulées par-delà le temps et venant resserrer cet espace sur lequel nous pensions avoir la meilleure des prises ? Les mots d’autrefois nous ont bien aidé, mais il faut bien appuyer sur la fracture, l’impossibilité présente de notre espace. Nous n’y tenons plus par étroitesse.
Nous parlons alors de la manière de re-garder ceci ou de nous séparer de cela.
Ce qui est séparé se placera hors la garde. Plus encore, ce qui sera séparé se placera là où ne s’exerce plus d’usage. Ce qui serait séparé serait-il ainsi ce qui ne participerait plus à notre maintien et ne participerait plus à l’établissement de notre voix ? Nous pouvons encore continuer notre chemin sans notre maintien mais nous ne pouvons absolument pas nous séparer des paroles qui joueront toujours leur rôle d’assistants de la pensée.
La main qui, nous disions plus haut, prend en charge le recouvrement d’une puissance du faire ne nous permet résolument plus de tenir à notre espace.
Qui pourrait envisager de faire quoi que ce soit dans l’étroitesse d’un reste soustrait à l’ordinaire évocation des mots re-gardés, soustrait à la médiocrité ou à ce qui nous maintenait au milieu et en ordre ?


Il n’y a pas d’ordre à respecter, pas plus de stature médiocre à observer. Il n’est plus question de gérer un espace intérieur fini, même si le sentiment de finitude était bien en relation avec le sentiment d’urgence d’un recouvrement de place pour nous établir. Il nous faut trouver la place au-delà de l’ordinaire en négligeant notre maintien. Si cette main pouvait nous permettre de passer par-delà ce point de fixation des paroles transmises en héritage, par-delà le deuil d’un maintien confortable de notre dire, encore faudrait-il trouver une position de la main, une manière qui le permette.
Nous pouvons peut-être encore profiter de l’élan offert par notre re-gard pour relâcher la prise de notre main sur l’espace qui nous a été donné à entendre. Notre main s’ouvre sur de multiples possibilités. Sur la lancée de notre re-gard nous allons avec cette main en offrande, là même où s’offre à nous notre voix.
Notre main est cette place où peut se conjuguer les mots extraits des lieux de l’aître pour l’établir de notre voix.
Cette main est ainsi ce qui tient lieu d’aître de notre voix fait à partir des mots dont nous disposons ; elle est le fonds de notre voix.
La mesure de cette main ouverte sur est proprement spéculative dans la mesure où c’est notre propre main qui s’ouvre en désirant une dilatation de la place. Dans notre espace pré-occupé, elle préfigure la potentialité d’un établir, d’une place pour recouvrer le faire. Notre main offre ainsi la place hors l’étroitesse pour notre voix. La mesure spéculative de notre main dilate notre espace par cette place de l’aître en propre pour accueillir tous mots nécessaires et utiles. Elle nous permet de repousser les murs pourrions-nous dire. Il s’agit d’une alternative en nous-mêmes à la place dictée des mots dans la mesure de notre espace.


Cette manière spéculative permet encore de s’affranchir de l’ancienne et impossible tentative de conformation : des paroles et de notre voix, pour proposer une dilatation d’espace à la pensée. Cette manière laisse agir nos précieux assistants en étroite relation avec l’établir progressif de notre voix.
Il ne s’agit plus de désirer la conformation des paroles à notre espace qui souffrait autrement d’étrécissement mais plutôt de désirer leur transformation au creux de cette main ouverte pour permettre la difficile cohabitation des places constitutives de notre pensée. Cette espace précédemment étréci ne nous permettait de parler que partiellement, puisque nous n’avions à faire qu’avec des mots tronqués dans leur manière d’usage. Nous recouvrons une latitude pour l’agissement par l’établir de notre voix.
Nous n’avons cessé de tirer notre pré-occupation au plus près de nous pour en saisir l’importance et pour nous la remettre comme pensable. Son étendue nous est remise comme outil pour la pensée et procède au recouvrement d’une puissance du faire. La pré-occupation portée par une telle proximité nous permet-elle de parler enfin nos mots comme nous l’entendons et de faire qu’ils deviennent les nôtres ?
Nous désirons y entendre notre parole qui parle de telle manière.