Fabien Vallos : Lors de discussions que nous avons eu à différents moments, nous avons beaucoup parler d'un problème de traduction et d'interprétation, d'abord du terme générique chrematistikè (teknè) chez Aristote, traduit comme art de l'enrichissement, mais surtout du verbe impersonnel chrè et du terme (pluriel) chrèmata que tu proposes de traduire par le terme de «fourniture». J'aimerai que tu puisses me dire ce que nous devons entendre, pour toi, dans le terme fourniture, et ce que nous devrions entendre, dès lors dans un «art du fournisseur» ?
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Pierre-Damien Huyghe : Lorsque tu m'as sollicité afin que je participe au projet Chrèmatistique, je me suis très vite mis au travail. En raison des références que tu introduisais dans ton appel à écriture, je me suis reporté à la Politique d'Aristote. Un long moment est ensuite passé sans manifestation de ma part. Parmi les raisons, celle-ci : m'étant heurté à un problème de traduction, je me suis demandé si j'étais suffisamment helléniste ou suffisamment connaisseur d’Aristote pour me permettre d'écrire le doute qui était le mien. Quoiqu'il en soit, j'étais étonné, je le suis toujours, par une certaine disproportion. À lire Aristote traduit en français, j'ai le sentiment d'avoir affaire à un texte assez fluide et essentiellement consacré à des questions de technique. Ai-je le droit de penser qu'il s'agit là, dans l'élucidation apparente, dans le rendre lisible en français, d'un recouvrement du texte par des intentions qui, pour une part au moins, lui échappent ? Le paradoxe, c'est que ce qui est en la circonstance couvert ou recouvert, ce n'est pas la clarté du propos original, mais la difficulté dans laquelle, à un moment, il se trouve. Tout se passe comme si les traducteurs, incapables de penser qu'Aristote peut être hésitant, voulaient le sauver en le commentant dans le choix même de leur vocabulaire de translation. La question est la suivante : pourquoi disent-ils quasi systématiquement qu'il faut ajouter le mot technè à celui de chrematistikè ? Pourquoi ce dernier mot ne pourrait-il s'entendre seul, à la manière de «poétique» qui a le même suffixe et pour quoi il n'y a pas la même insistance à dire que c'est une qualification de la technique ?
Suivons un instant mon hypothèse. Bien sûr la poétique a rapport à la technique, en l'occurrence celle des images. Mais ce n'est pas tant cette technique qui est l'enjeu de la réflexion d'Aristote que son débordement possible dans certaines façon de faire de la poièsis. Je dis cela en m'appuyant tout particulièrement sur deux formules présentes dans le propos originel et affirmant en substance qu'il pourrait se présenter à notre expérience, au nom de la poièsis, des opérations qui ne seraient «pas du tout» ou «plutôt pas techniques». Je peux comprendre dans ce contexte la poétique comme ce qui donne une méthode à la poièsis, comme ce qui la tient dans un ordre d'où elle peut ou risque toujours de s'échapper. De même la chrématistique dans son champ particulier, celui (j'y viens) de la «fourniture». Étant donné ce que j'ai lu dans la Poétique, je peux penser que s'il y a une chrématistique, c'est parce que dans ce qui s'affaire à propos des chrémata, dans ce qui s'occupe du fournir et du se fournir, un débordement de la technique est considéré comme possible.
Chrémata, qu'est-ce à dire ? «Biens», «richesses» proposent les traductions... La logique de la pensée d'Aristote nous oblige d'abord à considérer ces biens ou ces richesses comme des «productions», même lorsque le bien qu'elles sont est aussi un élément de nature, par exemple une bête chassée. Il faut bien en effet produire cette bête comme chassée (elle ne devient telle qu'au terme d'un faire spécifique : une chasse qui aura demandé de mettre en œuvre des armes et des capacités de recherche et de guet, toutes opérations qui participent de la définition de la technique pour Aristote aussi bien que pour nous). Par extension et généralisation, les chremata sont bien des fournitures, soit des éléments qu'il y a lieu d'abord de faire advenir dans le monde (ils n'y sont pas spontanément sous la forme de biens pour nous les humains), ensuite de se fournir (ce sont des ameublements de l'existence qui ne viennent pas d'eux-mêmes auprès de nous et que nous allons chercher quelque part en déployant entre autres, le cas échéant, ces techniques de commerce qui vont donner à la chrématistique son champ particulier). De ce point de vue, je pense qu'on peut établir un certain rapport entre les chrémata grecques et le furniture anglais. Cependant la logique de la langue dans laquelle écrit Aristote nous fait encore entendre une idée assez particulière, celle d'une certaine convenance, décence ou séance. Chrè : il faut, il y a lieu, il convient, il sied. L'écriture mêle cette dernière logique à celle de la pensée, elle laisse la langue dire quelque chose dans la pensée. En définitive, nous comprenons à la fois qu'il sied aux humains de fournir le monde en biens afin de s'y fournir (cela va avec eux, cela ne peut pas ne pas se produire pour eux), qu'un échange ou un commerce de ces biens est inévitable mais qu'une sorte de malséance – un débord – menace toujours cette activité.
Là se noue pour moi si bien une difficulté que je n'ai pu encore t'écrire, cher Fabien, sur le sujet. Cette difficulté concerne la position que je pourrais dire mienne quant à ce qui ne sied pas. Je discute, tu le sais, au long de mon travail ce qu’Aristote a jugé plutôt étranger à la technique dans la Poétique. Ferais-je de même pour la chrématistique ? A priori, je n'en ai pas envie car je ne vois pas de mal à l'idée qu'il y ait une limite de décence au commerce des humains avec la fourniture de leurs existences en biens, surtout si j'admets, comme Aristote le propose déjà, c'est même le cœur du sujet, que ce commerce implique au passage – en médiation pour ainsi dire – la manipulation de signes et de valeurs monétaires. S'il n'y a pas de limite en la matière, comment pourrais-je refuser, comme je l'ai fait et compte encore le faire, le mot d'ordre du «pouvoir d'achat» ? Je ne me fais pas à l'idée de donner comme perspective à la vie économique le «pouvoir acheter» sans rien préciser par ailleurs quant à la nature et à la consistance de l'achetable. Mais alors ne suis-je pas en train de reproduire moi-même le geste que je critique dans la Poétique, à savoir une limitation de principe de la technicité ?
Je ne pourrai sans doute dénouer ce qui s'est noué ici qu'en prenant un autre bout du fil. Mais où le trouverais-je ce bout ? À l'instant, je ne sais, ça me semble assez obscur. Je te proposerai donc de m'en tenir à ceci : de même la poétique, de même la chrématistique. Si la première consiste à mettre en ordre un art de faire, si elle revient à déterminer la fin de cet art et, en raison de cette fin, à distinguer dans la technique qui la quête d'abord ce qui est principal de ce qui est secondaire mais décent, puis à séparer ce qui est ainsi globalement convenable de ce qui est exclu et indécent, alors pour la seconde il faut commencer par chercher ce qui est donné comme fin puis en raison de cette fin examiner comment sont hiérarchisés les éléments de méthode technique. En se proposant de procéder ainsi, on voit bien, me semble-t-il, ce qui pèse sur toute cette chaîne de raisonnement, on voit ce qui pense pour ainsi dire d'avance tout cet ensemble de termes : c'est une morale. La poétique, la chrématistique et tous les mots de cette sorte dans le texte aristotélicien ne sont pas exactement des techniques, mais des attitudes quant à la technique.
Qu'il en soit ainsi, c'est ce que nient en dernière analyse les traducteurs qui vont jusqu'à lire ktètikè là où il y a seulement ktèsis puis à dire «art d'acquérir» (note le singulier du terme) comme s'il y avait ktètikè technè, et qui recommencent ensuite cette opération de lecture, comme j'ai déjà dit, avec chrématistique. La morale est affaire de choix, de décision de parti pris, d'engagement. La faire passer dans le registre d'une technique elle-même singulièrement admise (et qui, du coup, n'y gagne pas en compréhension), c'est nier sa dimension de choix, de parti pris, d'engagement, autrement dit son incertitude et sa discutabilité. Je te propose, cher Fabien, pour l'instant de m'en tenir là et de dire qu'il y a des techniques de la fourniture, que ce pluriel n'est pas indifférent (autrement dit : les techniques en question ne sont pas équivalentes, elles ne sont pas sans reste réductibles les unes aux autres), et que ce pluriel admet, en regard de chaque technicité, la possibilité d'une orientation ou d'une conduite.
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F.V. Si je lis attentivement ta lettre, cher Pierre-Damien, il est possible de comprendre qu'il y a d'abord un lien évident entre ce que l'on nomme chrématistique et poétique. Dès lors la chrématistique est ce qui donne une méthode à l'idée de chréma et de chrémata et la poétique ce qui donne une méthode à la poièsis. Nous pourrions alors être en mesure de penser que l'une et l'autre méthode regarde essentiellement un problème de pro-duction dont la fin semble, dans les deux cas un problème de convenance. Dans un premier temps, si je suis ton hypothèse, j'assume de penser qu'il s'agit de pro-duction dans le deux cas, c'est-à-dire d'un faire particulier. Ce serait donc, presque, la même chose. Une question de production (transformation du monde) et de convenance (les conduites qui engagent à partir de cela nos relations). C'est pour cela qu'il s'agit bien comme tu le dis d'une morale (d'une éthikè)
Et pourtant il semblerait que la chrématistique et que la poétique ne regarde pas précisément la même chose. Que regardent-elles ? Si je suis ton hypothèse des «attitudes quant à la technique», pourrait-on alors présupposer qu'il s'agit d'une donation de méthode à deux formes singulières d'hexis : deux manières, en propre, de faire avec le monde, deux manières en vue de remplir les conditions nécessaires à la vivabilité ? Ce qui a comme finalité la consommation et ce qui n'est pas consommation : chrémata et poièsis. La chrématistique et la poétique serait alors deux méthodes identiques, fondées sur l'interprétation de la production et de la convenance propre à cette production, dont la finalité ne serait alors qu'arraisonner la nécessité de la transformation. Pour le dire encore autrement, pourrait-on penser que la chrématistique et la poétique regarderaient en somme la même chose, l'étonnante puissance de la transformation, mais qu'elle ne le regarderait pas de la même manière ? On peut supposer que la poièsis regarde (s'étonne), observe la puissance particulière de l'opérativité pour elle-même : Aristote dirait pour le plaisir que nous prenons à faire et regarder faire (khairein). Dans ce cas alors nous pourrions émettre l'hypothèse que la chrématistique regarde et observe la puissance de l'opérativité, non pour elle-même, mais en vue de combler la nécessité. Ce qui est nécessaire, ce qu'il faut, tu dirais ce qu'il convient, c'est chrèma. La particularité de la chrématistique serait alors de penser la production dans la tension dialectique entre «ce qui est nécessaire», chréma et ce qui achève la nécessité, chrémata, les biens, les objets produits.
Dès lors, cher Pierre-Damien, peut-on considérer qu'Aristote sépare bien radicalement ces deux méthodes, l'une en introduction de la Politique, l'autre en thème de la Poétique, et qu'il s'agit alors bien d'un problème d'interprétation, de traduction, d'idéologie qui a d'abord opéré un oubli presque définitif de la chrématistique, une transfiguration technique de la poétique et une absolue prédominance de l'économie ?