Victor Delestre

Contribution 1


Les visiteurs


A priori, on use des choses du monde, on les pratique en fonction de la manière dont on nous a appris à les pratiquer, à en faire usage, qu’il s’agisse encore d’objets ou d’idées.
Je m'assois sur cette chaise lorsqu'elle est sur ses quatre pieds et non lorsqu'elle est retournée. J'utilise une paire de ciseaux pour découper du papier et non pour agresser quelqu'un. J'achète des tomates pour les manger et non les jeter à la figure d’un autre.
A posteriori on voit bien qu'il n'en est jamais de la sorte. Il n'y a, en effet, pas plus de lois pour faire usage des objets que des idées. Tout est question d'éducation. Tout se retourne ou finit par se faire retourner. Il est toujours possible d'utiliser une chose pour ce qu'elle n'est pas, pour ce dont elle n'est pas faite. Il semble que tout peut être interprété dans une direction, un but précis. Ce geste à ne pas faire, ne pas lire ce qu'il est prévu de faire ou comprendre. Ce geste qui relève d’un détournement, d’une négligence pratiqué par celui qui joue désormais, pourrait être la seule activité nous qui nous reste dans le temps messianique.
C'est un geste que l'on pourrait nommer autrement, une parodie. Un retournement qui ne viserait pas essentiellement à rendre ridicule quelque chose, mais plutôt une parodie multidirectionnelle, qui fonctionnerait à la manière d’une taille de pierre, par façonnage de nouvelles facettes d'autres aspects seraient révélées. Là où le cynisme semble procéder à la destruction d’une part de notre rapport au monde, on choisit justement la reconfiguration de ce rapport en parodiant.
Il pourrait s'agir tout aussi bien d'un prisme, décomposant une entité, une apparente unité recelant encore toutes les nuances d’un seul aspect. Une démultiplication, une décapitalisation de la « fonction », de la « nature » solide et unique d'une chose.
Il est donc question de notre aptitude à retourner ces choses, à pervertir ce qui existe, ou encore de notre incapacité à nous résigner à l'usage conforme et promu des choses du monde, des objets comme des idées, de notre inaptitude à convenir dans une direction précise, prévue pour nous par d'autres, qu'elle soit volontaire ou involontaire.
On peut alors penser qu’interpréter et procéder à un usage différent, au détournement d’une chose de son chemin, agit comme le refus d'être un poursuivant efficace, un sage héritier. Nous sommes toujours encore à relayer ce dont nous héritons. Mais le refus de l’héritage tel qu’il est et le « mauvais usage » que l’on en fait ne doivent pas être perçus négativement mais davantage comme une volonté de poursuivre quelque chose dans une direction non commune, non visité, et parfois non recevable pour les « maîtres » ou les « modèles ».
Le geste, l'activité, le travail artistique, peu importe son nom, procède ainsi d'une parodie du monde, de sa per-version, de sa mise à-côté tout en étant en son sein. Il s’agit d’un déplacement de ce qui est là, du donné, de l'existant et de son ouverture sémantique et sensible, selon différents modes. Une fragmentation des fragments du monde. Une multitude de commentaires, d'énoncés artistiques qui s'accumulent, se produisent, créent une richesse non mesurable, une profusion de points de vue, une banque informelle d'idées, hors des chemins convenus de leur fonction, de leur utilité, de leur efficacité et pour tout dire, hors leur destinée.


Cependant.


Contribution 2


«Le collectionneur a des motifs variés que lui-même ne comprend pas toujours. Collectionner, Benjamin fut sans doute le premier à le souligner, est la passion des enfants, pour lesquels les choses n’ont pas encore le caractère de marchandises, et c’est aussi le "hobby" des gens riches qui ont suffisamment pour pouvoir se passer de l’utile et par conséquent se permettre de "faire" leur affaire de la transfiguration des choses (Schriften,I, 416). Pour cela, ils doivent nécessairement découvrir le beau dont la reconnaissance repose sur le "plaisir désintéressé" (Kant). En tout cas, ils remplacent la valeur d’usage par le goût. Et, dans la mesure où la passion de collectionner peut s’attacher à toute espèce d’objet (…) et par là libère, pour ainsi dire, l’objet de sa qualité de chose – il ne sert plus à rien, n’étant pas moyen pour une fin, il a sa valeur en soi – Benjamin pouvait comprendre la passion de collectionner comme une attitude apparentée à l’activité révolutionnaire. Comme le révolutionnaire, le collectionneur "ne rêve pas seulement d’un monde éloigné ou passé mais en même temps d’un monde meilleur où les hommes sans doute ne sont pas davantage dépourvus de ce dont ils ont besoin que dans le monde quotidien, mais où la corvée d’être utile est épargnée aux choses" (Schriften, I, 416). La collection est la rédemption des choses qui doit compléter celle des hommes. Déjà le fait de lire ses livres pose un problème au véritable bibliophile. […] Dans la bibliothèque de Benjamin, il y avait une collection de livres d'enfants rares et de livres sur les malades mentaux ; et puisqu'il ne s'intéressait ni à la psychologie de l'enfant ni à la psychiatrie, ces livres, comme beaucoup d'autres de ses trésors ne pouvaient littéralement servir à rien, ni à divertir, ni à instruire. […] Ainsi l'héritier, celui qui conserve, se transforme à l'improviste en destructeur. "La vraie passion, très méconnue du collectionneur, est toujours anarchiste, destructrice. Car voici sa dialectique : lier à la fidélité envers la chose, envers la singularité qu'elle recèle, une protestation subversive opiniâtre contre le typique, le classable *."»


* Benjamin, «Lob der Puppe», Literarische Welt, 10 janvier 1930


Hannah Arendt, Walter Benjamin 1892-1940, p. 93-94 et 98-99, éditions Allia, 2007, Paris


Contribution 3


L'héritier fossoyeur


Commentaires sur le Sixième sens de M. Night Shyamalan

Même si l'on peut être principalement intéressé par les frissons que procurent les films d'épouvante et d'horreur, il peut être éblouissant de considérer ces différents genres cinématographiques comme porteurs d'un commentaire sur l'Histoire et sur le rapport passé/présent. Dans la grande majorité de ces films de fantômes ou de revenants, le passé fait son épouvantable intrusion dans le paisible présent, mettant sans dessus-dessous la vie de ses victimes. Les morts reviennent parmis nous. Les livres d'histoires se ré-ouvrent. Et le plus souvent lorsque ce passé revient, c'est un passé en colère, un passé contrarié.
Si je me tourne à présent vers le Sixième sens de Night Shyamalan ce n'est donc pas pour parler d'épouvante, d'horreur ou bien même de cinéma mais afin de considérer le personnage de Cole Sear (interprété par Haley Joel Osment) comme figure d'une perspective historique singulière. En dépassant le caractère morbide et effrayant de ce film, il est possible de traduire un commentaire sur l'être dans l'Histoire, sur l'être harcelé malgré lui par un passé qu'il n'a pas connu, sur l'héritier.
A plusieurs reprises et en différents lieux le jeune Cole voit des fantômes « qui ne savent pas qu'ils sont morts ». C’est ainsi qu’il voit dans l'école primaire où il est inscrit, des pendus de l'époque de la Révolution américaine, dans la maison où il réside avec sa mère, des enfants abattus par leur père, ou encore en pleine rue, une cycliste qui s'est faite écraser un peu plus tôt. Ces fantômes, ces morts qui apparaissent à Cole, sont des êtres dont l'âme ne peut reposer en paix car une vérité n'a pas été révélée, justice n'a pas été faite. Ils demeurent des êtres qui, séparés du présent, continuent d'errer en lieux et temps de leurs morts ; seuls la colère et le besoin irrépressible de justice se diffusent au-delà et jusqu’à l’apparition aux yeux d’un enfant.
On peut alors considérer ce jeune garçon comme un être vivant dans un espace et un temps placés entre passé et présent – ni entièrement dans le passé ni vraiment dans le présent –. Il s’agit d’un espace-temps déplacé où surgissent événements du présent mélangés aux événements du passé. En fonction des lieux où il se trouve : l'école, la rue, sa maison, il devient la victime de l'apparition des fantômes qui les hantent et qu’il est le seul à pouvoir voir sans trouver les mots qui lui permettraient de témoigner justement de l’expérience qu’il ne cesse de faire. Ainsi, lorsque le professeur demande aux élèves à quoi servait leur école « il y a un siècle », Cole lève timidement la main pour répondre que l’on y pendait les gens ; il affronte alors un regard dérangé par une connaissance déplacée, une connaissance qui ne convient pas à l’enfant qu’il devrait être. Il pourrait être alors perçu comme une forme d'historien omniscient, un témoin total du passé des lieux. Un être qui renouerait avec un passé oublié, douloureux, violent et ce malgré lui, car il n’a jamais voulu être doté de ce sixième sens embarrassant. Il est alors le témoin des vrais témoins, de ceux qui n'ont pas pu témoigner en leur espace et temps, de ceux à qui on a enlevé la parole en parlant à leur place.
Ainsi, Cole Sear peut être considéré comme le malheureux héritier de l'Histoire des vaincus, de l’histoire des opprimés, de ceux que l’on a oublié dans les livres et qui se manifestent à lui pour témoigner aujourd’hui pour enfin livrer leur vérité. Un héritier qui ne peut pas vivre sereinement dans le présent, tant le rapport au passé (du plus proche au plus lointain) de ses contemporains ne relève d’aucune clarté et de la difficulté d’en assumer les conséquences présentes.
Ce personnage serait-il alors une figure prophétique de l'héritier de notre époque contemporaine ? Il s’agit certainement d’un être acculé, écrasé par le poids de l'Histoire, contraint par le rapport tenu entre l’espace-temps auquel il a accès par son sixième sens et l’espace-temps du contemporain dans lequel il vit. Cette contrainte de l’être signe vraisemblablement pour Cole Sear, l’impossibilité d’une vie sereine idéalement dégagée de ce qui a été, tant l’image du passé, de l'Histoire que se fabrique le contemporain est éloigné de la vérité des histoires et est perverti continuellement. Cela souligne finalement l’impossibilité pour le personnage de diriger son regard vers un à venir dont la perspective serait la construction d’un rôle futur ou plutôt, de sa future place lorsqu’il doit répondre de son rapport étroit aux événements historiques, dont il connaît la vérité, en tentant de réduire la distorsion qu’effectue la contemporanéité en marche sur l’Histoire.
Cole Sear apparaît alors comme un héritier qui offre une sépulture, qui met de l'ordre dans les décombres que lui ont laissé ses aïeuls. Malgré lui, son sixième sens l'oblige à voir sur quoi se fonde le présent, et au lieu de le poursuivre en fermant les yeux (car là serait la solution pou lui) il rend justice. Plutôt que de construire sur les ruines et les cadavres que lui ont transmis ses aïeuls, il se fait fossoyeur des vaincus, des histoires négligées pour leur permettre le repos.


(remerciement à Nicolas Linel)

24_chrema.jpg