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DOCUMENTS : INDEX

Index 01 : le sommaire

Index 02 : la table des matières

index 03 : le fonds Chrématistique

DOCUMENTS : ENTRETIENS

Entretien I : Jérémie Gaulin & Fabien Vallos

Entretien II : Jérémie Gaulin & Fabien Vallos

Entretien III : Jérémie Gaulin & Fabien Vallos

Entretien IV : Jérémie Gaulin & Fabien Vallos – Livre V, Khrè

DOCUMENTS : EXPOSITIONS

Chrématistique III, cneai=, 5 juillet-9 novembre 2014, documents

Ésaü (chrématistique III.I), banquet, cneai=, 28 septembre 2014, documents

Le Comptoir de Chrématistique, à partir d’avril 2014, documents

DOCUMENTS : PUBLICATIONS

Chrématistique archives (automne 2012) pdf

DOCUMENTS : LIENS

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DOCUMENTS : PRÉ-TEXTES

Aristote, Politeia

On peut se demander si l’art d’acquérir la richesse [khrêmatistikê] est identique à l’art économique [oikonomikê], ou s’il en est une partie ou l’auxiliaire. […] On voit clairement que l’économique n’est pas identique à la chrématistique. Il revient à ce dernier de procurer [porisasthai], à l’autre d’utiliser [khrêsasthai]. Quel autre art que l’économie s’occupera de l’utilisation des biens dans la maison ? (1256a3-5).
Il y a une forme d’acquisition [eidos ktêtikês] qui par nature [kata phusin] appartient à l’économie : ou bien les ressources existent ou bien l’économie doit les faire exister. Il s’agit de la constitution des réserves de biens nécessaires à la vie et utiles à la communauté d’une cité ou d’une famille […] Ainsi il existe un art naturel d’acquérir pour les administrateurs de famille [oikonomois] et les administrateurs de cité [politikois] (1256b27-38).
L’art d’acquérir [khrêmatistikê] est-il ou non affaire du chef de famille et de l’homme en charge de la cité [politikou] ? Encore faut-il que ces biens existent. De même que la politique ne fait pas les hommes mais s’en sert après les avoir reçus de la nature, de même la nature doit fournir la terre, la mer et le reste dont l’administrateur familial [oikonomos] doit disposer au mieux (1257b19-25).


Matthieu 25,14-30 (trad. F. Vallos)

(14) Ainsi un homme s’en va loin; il appelle ses esclaves et leur transmet la gestion de ses affaires; (15) à l’un il donne cinq talents, à l’autre deux et au dernier un, en fonction de leurs propres capacités, puis il s’en va. (16) Juste après, celui qui a cinq talents se met au travail et gagne cinq autres talents. (17) De la même manière, celui qui en a deux, en gagne deux. (18) Après le départ du maître, celui qui en a un, creuse le sol et enterre l’argent. (19) Longtemps après, le maître revient auxprès de ses esclaves et relève avec eux les comptes. (20) L’homme aux cinq talents s’avance et apporte les cinq talents qu’il a rassemblés : Maître tu m’as transmis cinq talents, voici les cinq autres que j’ai gagnés. (21) Le maître dit : Bien, tu es un esclave fidèle et bon, avec peu tu es fidèle, je t’en confierai donc beaucoup, viens dans la joie de ton Maître. (22) L’homme aux deux talents s’avancent à son tour : Maître tu m’as transmis deux talents, voici les deux autres que j’ai gagnés. (23) Le Maître dit : Bien, tu es un esclave fidèle et bon, avec peu tu es fidèle, je t’en confierai donc beaucoup, viens dans la joie de ton Maître. (24) L’homme au seul talent s’avance alors : Maître, je sais que tu es un homme dur, tu moissonnes là où tu ne sèmes pas, tu acquières sans donner; j’ai eu peur, à ton départ j’ai enterré dans le sol mon seul talent. Voici ce qui t’appartient. (26) Le Maître répond : Tu es un esclave mauvais et paresseux, tu sais que je moissonne sans semer et que j’acquière sans donner. (27) Il fallait donner l’argent aux banquiers, à mon retour tu me l’aurais rendu avec des intérêts. (28) Qu’on lui prenne son talent et qu’on le donne à celui qui en a dix. (29) Car celui qui a beaucoup aura en abondance. Celui qui a peu on lui enlèvera. (30) Que cet esclave inutile soit mis dehors, dans les ténèbres, là où il y a gémissements et grincements de dents.

Luc 19, 12-26

Ainsi, il a dit : Un noble part pour un pays lointain afin d’y recevoir la royauté et revenir ensuite. Il appel ses dix serviteur, leur donne dix pièces d’argent et leur dit de faire des affaires jusqu’à son retour. Ses sujets le haïssaient. Ils envoient une ambassade à sa suite pour dire : « Nous ne voulons pas de lui comme roi. » Il est proclamé roi et revient. il fait appeler ses serviteurs à qui il a donné de l’argent pour savoir ce qu’ils ont gagné.
Le premier arrive et dit :  » Seigneur, ta pièce a rapporté dix pièces. » Il lui dit :  » Parfait, tu es un bon serviteur car tu t’es conduit loyalement dans une affaire infime. je te donne le gouvernement de dix villes. » Le deuxième arrive et dit :  » Ta pièce seigneur, a rapporté cinq pièces. » Il dit à celui-ci : « Gouverne cinq villes. » Un autre arrive et lui dit :  » Seigneur, voici la pièce que j’avais gardée dans un mouchoir. J’ai eu peur car tu es un homme sévère qui prélève ce qu’il n’a pas placé et moissonne ce qu’il n’a pas semé. » À celui là il dit :  » Tes paroles te condamnent, mauvais serviteur. Tu sais que je suis un homme sévère qui prélève ce qu’il n’a pas placé et moissonne ce qu’il n’a pas semé. Alors pourquoi n’a tu pas confié mon argent à un changeur ? À mon retour, j’aurais eu les intérêts.. » À ceux qui se trouvaient là, il dit : « Prenez-lui la pièce et donnez-là à celui qui en à dix. » Ils lui répondent : Seigneur, il en a déjà dix. » « Je vous le dis, celui qui a, on lui donnera, mais celui qui n’a pas, on lui en lèvera même ce qu’il a. Quant à mes ennemis, ceux qui ont refusé que je devienne leur roi, amenez-les ici et égorgez-les devant moi. »


Jean Chrysostome, Homélie in Matth. 25, 1-31

[…] Pourquoi cette parabole nous représente-t-elle Dieu comme un maître, après que celle des vierges, qui précède, parle de lui comme d’un époux? C’est pour nous apprendre par cette qualité d’époux, l’union très-étroite que Jésus-Christ veut avoir avec les vierges qui quittent tout pour son amour. Car c’est en cela proprement que consiste la virginité. C’est pourquoi saint Paul en parle de la sorte : « La vierge », dit-il, « qui n’est point mariée, a soin de ce qui regarde le Seigneur, afin qu’elle soit sainte de corps et d’esprit ». (I Cor. VII, 32). Si l’on objecte que dans saint Luc la parabole est rapportée tout différemment, on pourra répondre que les deux évangélistes ne racontent pas la même parabole. Dans la parabole de saint Luc; un capital égal produit des revenus inégaux. Une mine en rend cinq entre les mains d’un serviteur et dix entre les mains d’un autre. Aussi ces serviteurs ne reçoivent-ils pas des récompenses égales. Dans notre évangéliste, au contraire, le rapport est en proportion de l’argent confié, c’est pourquoi la couronne est égale; elle est inégale chez saint Luc, parce que, je le répète, un même argent a rendu ici plus et là moins.
Mais remarquez, mes frères, dans l’une et dans l’autre des paraboles, que Dieu ne revient pas tout de suite redemander compte de l’argent qu’il avait donné en dépôt, mais qu’il laisse passer beaucoup de temps. On voit aussi dans la parabole de la vigne, qu’après l’avoir donnée aux vignerons, il va faire un grand voyage; voulant nous faire comprendre par toutes ces circonstances avec quelle patience il nous supporte. Il me semble aussi voir dans ces paroles une allusion à la résurrection générale.
Il est remarquable encore que dans cette parabole des talents il n’y a ni vignerons ni vigne, mais que tous sont ouvriers; car il ne parle pas ici seulement aux princes des Juifs, ou au peuple, mais généralement à tous. Et considérez, mes frères, que lorsque ces serviteurs s’approchent de leur maître pour lui offrir ce qu’ils ont gagné dans leur trafic, ils reconnaissent tous avec une grande franchise, et ce qui vient d’eux, et ce qui vient de leur maître. L’un lui dit humblement qu’il a reçu cinq talents, et l’autre deux, et ils avouent tous deux par cette humble reconnaissance que c’est de lui qu’ils ont reçu le moyen d’agir. Ils lui témoignent tous qu’ils ne sont pas ingrats, et ils lui attribuent ce qu’ils ont comme venant uniquement de lui.
Que leur répond donc leur maître : « Bien! serviteur bon et fidèle ». Car c’est être « bon que d’être attentif et appliqué à faire du bien à ses frères: « Bien ! serviteur bon et fidèle, parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup. Entrez dans la joie de votre Seigneur » : Ce seul mot renferme tout le bonheur de l’autre vie. Mais ce serviteur paresseux et lâche ne lui parle pas comme les deux autres.
« Celui qui n’avait reçu qu’un talent vint ensuite et dit : Seigneur, je sais que vous êtes un homme rude et sévère, que vous moissonnez où vous n’avez point semé, et que vous recueillez où vous n’avez rien mis (24). C’est pourquoi, comme je vous appréhendais, j’ai été cacher votre talent dans la terre. Le voici.: Je vous rends ce qui est à vous (25). Son maître lui répondit : Serviteur méchant et paresseux : Vous saviez que je moissonne où je n’ai point semé, et que je recueille où je n’ai rien mis (26). Vous deviez donc mettre mon argent entre les mains des banquiers, afin qu’à mon arrivée je retirasse avec usure ce qui est à moi (27) ». C’est-à-dire : Ne deviez-vous pas parler, avertir et conseiller vos frères? Ils .ne me croient pas, dites-vous. Mais que vous importe qu’ils vous croient ou qu’ils ne vous croient pas? Peut-on rien voir de plus doux que cette conduite? Il n’en est pas ainsi chez les hommes, mais celui qui a été chargé de prêter l’argent est obligé aussi d’en exiger l’intérêt.
Dieu exige moins de ses serviteurs : « Vous deviez », dit-il, « mettre mon argent entre les mains des banquiers », et me laisser à moi seul le soin de l’exiger avec usure, comme j’eusse fait à mon arrivée. Ce mot « d’usure » se doit prendre pour la pratique des bonnes oeuvres. Vous deviez donc faire ce qui était le plus aisé, et vous reposer sur moi du plus difficile. Mais puisque vous ne l’avez pas fait «Qu’on lui ôte le talent qu’il a, et qu’on le donne à celui qui a dix talents (28). Car on donnera à tous ceux qui ont déjà, et ils seront comblés de richesses, mais pour celui qui n’a point, on lui ôtera même ce qu’il a (29) ». C’est-à-dire, celui qui a reçu de Dieu le don de science pour l’utilité des autres, et qui ne s’en sert pas, le perdra entièrement. Au lieu que celui qui dispense sagement et avec soin ce qu’il sait, fera croître encore ce don que l’autre étouffe et détruit par sa paresse. Mais le malheur de ce serviteur paresseux et négligent ne se termine pas là et cette première parole est aussitôt suivie d’une sentence terrible.
« Qu’on précipite donc dans les ténèbres extérieures ce serviteur inutile : C’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents (30) ». Remarquez donc ici, mes frères, que ce ne sont pas seulement les voleurs et les usurpateurs du bien d’autrui, ni ceux qui commettent des violences, qui seront condamnés par Jésus-Christ aux flammes éternelles de l’enfer, mais encore ceux qui sont lâches pour faire le bien.
Ecoutons, mes frères, ces paroles effrayantes, et pendant que nous en avons encore le temps, travaillons sérieusement à notre salut. Prenons de l’huile dans nos lampes, et faisons fructifier le talent que Dieu nous a donné en dépôt: Si nous vivons ici dans la paresse et dans la .négligence , personne n’aura alors compassion de notre misère ni de nos larmes. Nous voyons que celui qui osa se présenter à ces noces saintes de l’Evangile avec un vêtement sale, se condamna lui-même par son silence, et que néanmoins cet arrêt qu’il porta contre lui-même ne lui servit de rien, et qu’il n’empêcha pas qu’on ne le jetât dans les ténèbres extérieures. Nous venons encore de le voir, le serviteur paresseux a beau rendre tout l’argent qu’il avait reçu, il n’évite pas néanmoins la juste colère de son maître. On voit aussi que les vierges folles viennent frapper à la porte de l’Epoux, et qu’on ne leur ouvre pas. (6)
Il faut donc que la vue et que la méditation de ces vérités terribles nous porte à assister nos frères de nos biens, de nos soins, de notre autorité et de tout ce qui nous sera possible. Car il faut par ce mot de « talent » entendre tout ce par quoi chacun peut contribuer à l’avantage de son frère, soit en le soutenant de son autorité, soit en l’aidant de son argent, soit en l’assistant de ses conseils, soit en lui rendant tous Les au,tres services qu’il est capable de lui rendre.
Et que personne ne dise en lui-même: Que puis-je faire n’ayant reçu qu’un seul talent? Un seul talent peut vous suffire pour témoigner votre fidélité envers votre maître, et pour vous rendre agréable aux yeux de Dieu. Vous n’êtes pas plus pauvre que cette veuve de l’Evangile qui n’avait que deux petites pièces de monnaie. Vous n’êtes pas plus grossier que ne l’était saint Pierre ou que saint Jean, qui étaient des hommes sans lettres et qui sont devenus néanmoins les princes du ciel, par cette charité catholique et universelle qu’ils ont eue pour toute la terre.
Rien n’est si agréable à Dieu que de sacrifier sa vie à l’utilité publique de tous ses frères. C’est pour cela que Dieu nous a honorés de la raison, qu’il nous a donné l-a parole, qu’il nous a inspiré une âme, qu’il a formé nos pieds et nos mains, qu’il a répandu la force dans tout notre corps, afin que nous pussions user de toutes ces choses pour le bien de tous les hommes. Car la parole ne nous sert pas seulement pour chanter à Dieu des cantiques de louanges, et pour lui rendre grâces de ces dons : elle nous sert encore pour instruire nos frères, et pour leur donner de saints avis. Si nous sommes fidèles en ce point, nous imiterons Jésus-Christ notre maître, en ne disant aux hommes que ce que Dieu lui-même nous dit dans le coeur. Si au contraire nous y sommes infidèles, nous imiterons le démon.
Saint Pierre ayant autrefois confessé que Jésus était le Christ, il fut appelé « heureux », parce qu’il n’avait dit que ce que le Père céleste lui avait appris: mais lorsqu’il parla avec tant de force contre les souffrances et contré la croix, il en fut repris du Sauveur, parce que les sentiments qu’il témoignait au dehors ne pouvaient lui être inspirés que du démon. Si cet apôtre mérita une si sévère réprimande pour avoir seulement dit une parole d’ignorance, quelle excuse pouvons-nous prétendre nous autres en péchant si volontairement, et avec une connaissance si claire de tout le mal que nous faisons ?
Ne disons donc, mes frères, que des paroles qui paraissent être visiblement des paroles de Jésus-Christ. Car je parle comme Jésus-Christ, non-seulement lorsque je dis en guérissant un malade: « Levez-vous et marchez », mais encore lorsque je bénis ceux qui me maudissent et que je prie pour ceux qui m’outragent. Je me souviens de vous avoir déjà dit que notre langue est comme une main qui va jusqu’au trône de Dieu. Mais je passe encore plus avant aujourd’hui, et je dis que notre langue est la langue même de Jésus-Christ. Car nous serons comme sa langue et sa bouche, lorsque toutes nos paroles seront réglées par la circonspection et par la sagesse.
Faisons donc, mes frères, que notre langue ne dise que ce que Jésus-Christ veut qu’elle dise. C’est-à-dire des paroles pleines de douceur, d’humilité et de charité. C’est ainsi qu’il répondait lui-même à ceux qui le déchiraient par les injures les plus atroces, lorsqu’il disait : « Je ne suis point possédé du démon ». (Jean, VIII, 19.) Et ailleurs: « Si j’ai mal parlé faites-le-moi voir». (Ibid. XVIII, 23.) Si vous gardez cette modération dans vos réponses, si vous avez pour but dans toutes vos paroles l’édification du prochain, votre langue deviendra semblable à celle de Jésus-Christ. Ce n’est pas de moi-même que je parle de la sorte, c’est Dieu qui nous l’assure par ses prophètes: « Celui », dit-il, « qui élève le pauvre, et qui le met en honneur, deviendra ma langue et ma bouche ». (Jérém. XV, 19.) […]


Thomas d’Aquin, Summa III, quaest. 77, art. 4

Est-il permis, dans le commerce, de vendre une marchandise plus cher qu’on ne l’a achetée?
Objections:
1. Cela semble interdit. En effet, d’après S. Jean Chrysostome (Op. imperf. in Matth. 38 sur 21, 12) : «Celui qui achète une chose pour la revendre telle quelle et sans y rien changer en faisant du bénéfice, c’est l’un des marchands qui furent chassés du temple de Dieu.» De même, commentant ce verset du Psaume (71, 15 Vg) : «Parce que je ne sais pas l’art d’écrire» ou d’après une autre leçon : «Parce que j’ignore le commerce», Cassiodore dit ceci (Expos. in Psalt.) : «Qu’est-ce que le commerce, sinon acheter à bas prix dans l’intention de vendre plus cher ?» et il ajoute : «De tels commerçants, le Seigneur les a chassés du Temple.» Or l’expulsion du Temple est la suite d’un péché. Donc un tel commerce est un péché.
2. Il est contraire à la justice de vendre un objet plus cher ou de l’acheter moins cher qu’il ne vaut. Mais le commerçant qui vend un objet plus cher qu’il ne l’a acheté est obligé, ou de l’achète au-dessous de son prix, ou de le vendre au-dessus. Il ne peut donc éviter le péché.
3. S. Jérôme écrit (Lettre 52) : «Un clerc homme d’affaires, ex-pauvre devenu riche, ex-roturier devenu fanfaron, fuis-le comme la peste.» Mais le commerce ne pourrait être interdit aux clercs s’il n’était pas un péché. Donc c’est un péché de faire du commerce en achetant à bas prix et en vendant plus cher.
Cependant, sur le même verset du Psaume : «Parce que je ne sais pas l’art d’écrire…», S. Augustin remarque (Enarr. in Ps. 70, 15) : «Le commerçant âpre au gain blasphème lorsqu’il subit une perte, il ment et fait de faux serments sur le prix de sa marchandise.» Mais ces vices sont ceux de l’homme, et non du négoce qui peut s’exercer sans eux. Faire du commerce n’est donc pas, de soi, illicite.
Réponse :
Le négoce consiste à échanger des biens. Or Aristote (Pol. 1257a19) distingue deux sortes d’échanges. L’une est comme naturelle et nécessaire, et consiste à échanger denrées contre denrées, ou denrées contre argent, pour les nécessités de la vie. De tels échanges ne sont pas propres aux négociants, mais sont surtout effectués par le maître de maison ou le chef de la cité qui sont chargés de procurer à la maison ou à la cité les denrées nécessaires à la vie. Il y a une autre sorte d’échange; qui consiste à échanger argent contre argent ou des denrées quelconques contre de l’argent, non plus pour subvenir aux nécessités de la vie, mais pour le gain. Et c’est cet échange qui très précisément constitue le négoce, d’après Aristote (Pol. 1258a38). Or, de ces deux sortes d’échange, la première est louable, puisqu’elle répond à une nécessité de la nature, mais il réprouve à bon droit la seconde qui, par sa nature même, favorise la cupidité, laquelle n’a pas de bornes et tend à acquérir sans fin. Voilà pourquoi le négoce, envisagé en lui-même, a quelque chose de honteux, car il ne se rapporte pas, de soi, à une fin honnête et nécessaire.
Cependant si le gain, qui est la fin du commerce, n’implique de soi aucun élément honnête ou nécessaire, il n’implique pas non plus quelque chose de mauvais ou de contraire à la vertu. Rien n’empêche donc de l’ordonner à une fin nécessaire, ou même honnête. Dès lors le négoce deviendra licite. C’est ce qui a lieu quand un homme se propose d’employer le gain modéré qu’il demande au négoce, à soutenir sa famille ou à secourir les indigents, ou encore quand il s’adonne au négoce pour l’utilité sociale, afin que sa patrie ne manque pas du nécessaire, et quand il recherche le gain, non comme une fin mais comme salaire de son effort.
Solutions :
1. Le texte de S. Jean Chrysostome doit s’entendre du négoce en tant qu’il met sa fin dernière dans le gain. Cette intention se révèle surtout quand on revend un objet plus cher sans l’avoir transformé. Si en effet le vendeur vend plus cher un objet qu’il a amélioré, il apparaît qu’il reçoit la récompense de son travail. On peut pourtant viser le gain licitement, non comme une fin ultime mais, nous l’avons dit, en vue d’une autre fin nécessaire ou honnête.
2. Tout homme qui vend un objet plus cher que cela ne lui a coûté, ne fait pas pour autant du négoce, mais seulement celui qui achète afin de vendre plus cher. En effet, si l’on achète un objet sans intention de le revendre, mais pour le conserver et que, par la suite, pour une cause ou pour une autre, on veuille s’en défaire, ce n’est pas du commerce, quoi qu’on le vende plus cher. Cela peut être licite, soit que l’on ait amélioré cet objet, soit que les prix aient varié selon l’époque ou le lieu, soit en raison des risques auxquels on s’expose en transportant ou en faisant transporter cet objet d’un lieu dans un autre. En ce cas, ni l’achat ni la vente n’est injuste.
3. Les clercs ne doivent pas seulement s’abstenir de ce qui est mal en soi, mais encore ce qui a l’apparence du mal. Or cela se produit avec le négoce, soit parce qu’il est ordonné à un profit terrestre que les clercs doivent mépriser, soit parce que les péchés qui s’y commettent sont trop fréquents. Comme dit l’Ecclésiastique (26, 29) : «Le commerçant évite difficilement les péchés de la langue.» Il y a d’ailleurs une autre raison, c’est que le commerce exige une trop grande application d’esprit aux choses de ce monde et détourne par là du souci des biens spirituels; c’est pourquoi S. Paul écrivait (2 Tm 2, 4) : «Celui qui est enrôlé au service de Dieu ne doit pas s’embarrasser des affaires du siècle.» Toutefois il est permis aux clercs d’utiliser, en achetant ou en vendant, la première forme de commerce qui est ordonnée à procurer les biens nécessaires à la vie.


Calvin, Commentaires sur la concordance des trois Évangélistes, Matth. 25, 14-30, Luc, 19, 11-27 (révision du texte : F. Vallos)

Alors celui qui avait reçu cinq talents, vient et présenta cinq autres talents. Ceux qui emploient en bon usage les graces qu’ils ont reçues de Dieu, on dit qu’ils trafiquent : car la vie des fidèles est proprement comparée à un train de marchandise, parce qu’ils doivent faire des échanges et troquer les uns avec les autres pour entretenir le commun : c’est-à-dire que l’industrie avec laquelle chacun excerce sa charge, la vocation, la dextérité et d’autres graces sont comme des marchandises, afin que leur usage serve à une communication mutuelle entre les hommes. Ainsi le fruit ou le gain dont Christ fait mention, est le profit ou l’avancement de toute la compagnie des fidèles dans le commun, pour la gloire de Dieu. Car si Dieu ne s’enrichit ni ne devient plus grand grace à nous, en revanche chacun d’en nous profite beaucoup à ses frères et emploie pour son salut les dons qu’il a reçus de Dieu?; il est dit qu’il rapporte du fruit ou du gain à Dieu. Car le Père céleste estime tant le salut des hommes, qu’il veut donner dans ses comptes le devoir qu’on doit y employer. Au reste, afin que nous ne nous lassions en bien faisant, Christ dit que le travail de ceux qui exerceront fidèlement leur vocation, ne sera point vain ni inutile. Saint Luc dit, qu’à celui qui a acquis cinq marcs, est donné le gouvernement de cinq villes : il veut dire que la gloire de son Royaume sera bien autre au dernier moment, qu’elle n’est maintenant. Car en ce monde nous travaillons et prenons grand peine, comme assurant les affaires du Maître absent : mais alors Il aura en sa main une grande abondance de toutes sortes de biens, pour nous enrichir et nous annoblir dans sa magnificence. La façon de parler est plus simple chez saint Matthieu, entre dans la joie de ton Seigneur : cela signifie que les fidèles serviteurs, dont Il aura approuvé la diligence, jouiront avec lui abondamment de tous biens en pleine félicité. Mais on pourrait demander ce que veut dire ce qui est ajouté après, ôtez-lui le talent et donnez-le à celui qui en a dix : parce qu’alors il ne sera plus temps de trafiquer. Je réponds qu’il faut se souvenir de l’avertissement que j’ai donné contre ceux qui s’abusent en insistant scrupuleusement sur chaque mot. Or le vrai sens est, que si maintenant les serviteurs nonchalants et lâches sont doués des dons de l’Esprit, ils seront finalement dépouillés de tout, de sorte que leur misère et pauvreté honteuse rajoutera à la gloire des bons. Christ dit que ces paresseux cachent le talent ou l’argent en terre : parce qu’en s’occupant de leur aise et de leur confort, ils ne veulent avoir aucune peine : ils s’exemptent de tous devoirs et de toute charité et ils n’ont aucun regard à l’édification commune. Quand il est dit que le père de famille étant revenu, a appelé ses serviteurs au compte : les bons doivent grace à cela s’encourager, voyant qu’ils ne perdent pas leur peine, et qu’ils donnent crainte aux paresseux et nonchalants. Par quoi apprenons tous les jours à nous soliciter de nous-mêmes, avant que le Seigneur vienne pour relever les comptes.
24. Je savais que tu étais, homme rude, moissonnant là où tu n’as point semé. Cette rudesse dont il est question, n’est pas de la substance de la parabole : il est hors de propos de philosopher sur la manière dont le Seigneur se montre rude et rigoureux envers les siens : car l’intention de Christ n’a pas été d’exprimer une telle rigueur, pas plus que de louer les usures, quand il introduit le père de famille, disant, qu’il fallait bailler l’argent à quelques banquiers parce que l’usure fait toujours augmenter la somme. Christ veut seulement dire qu’il n’y aura point d’excuse pour les paresseux qui suppriment les dons de Dieu et passent leur vie dans l’oisiveté. Nous disons qu’il n’y a état plus louable devant Dieu que ceux qui apportent quelques profits à la société commune des hommes. Cette sentence à chacun qui aura, il sera donné : a été exposé au chapitre treize. Aussi quant aux ténèbres de dehors, nous avons dit ci-dessus au chapitre huit, que ce terme est opposé à la lumière et à la clarté qui est dans la maison. Parce qu’avant on faisait volontiers les banquets le soir et il y avait beaucoup de torches et de flambeaux : pour exprimer ceux qui sont bannis du Royaume de Dieu, Christ dit qu’ils sont jettés dans les ténèbres.


William Perkins, Le traité des vocations

Lire Le traité des vocations


Karl Marx, Le capital, I, deuxième section, ch. IV

La circulation des marchandises est le point de départ du capital. Il n’apparaît que là où la production marchande et le commerce ont déjà atteint un certain degré de développement. L’histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes au XVIe siècle.
Si nous faisons abstraction de l’échange des valeurs d’usage, c’est-à-dire du côté matériel de la circulation des marchandises, pour ne considérer que les formes économiques qu’elle engendre, nous trouvons pour dernier résultat l’argent. Ce produit final de la circulation est la première forme d’apparition du capital.
Lorsqu’on étudie le capital historiquement, dans ses origines, on le voit partout se poser en face de la propriété foncière sous forme d’argent, soit comme fortune monétaire, soit comme capital commercial et comme capital usuraire [1] . Mais nous n’avons pas besoin de regarder dans le passé, il nous suffira d’observer ce qui se passe aujourd’hui même sous nos yeux. Aujourd’hui comme jadis, chaque capital nouveau entre en scène, c’est-à-dire sur le marché — marché des produits, marché du travail, marché de la monnaie — sous forme d’argent, d’argent qui par des procédés spéciaux doit se transformer en capital.
L’argent en tant qu’argent et l’argent en tant que capital ne se distinguent de prime abord que par leurs différentes formes de circulation.
La forme immédiate de la circulation des marchandises est M—A—M, transformation de la marchandise en argent et retransformation de l’argent en marchandise, vendre pour acheter. Mais, à côté de cette forme, nous en trouvons une autre, tout à fait distincte, la forme A—M—A (argent—marchandise-argent), transformation de l’argent en marchandise et retransformation de la marchandise en argent, acheter pour vendre. Tout argent qui dans son mouvement décrit ce dernier cercle se transforme en capital, devient capital et est déjà par destination capital.
Considérons de plus près la circulation A—M—A. Comme la circulation simple, elle parcourt deux phases opposées. Dans la première phase A—M, achat, l’argent est transformé en marchandise. Dans la seconde M—A, vente, la marchandise est transformée en argent. L’ensemble de ces deux phases s’exprime par le mouvement qui échange monnaie contre marchandise et de nouveau la même marchandise contre de la monnaie, achète pour vendre, ou bien, si on néglige les différences formelles d’achat et de vente, achète avec de l’argent la marchandise et avec la marchandise l’argent [2] .
Ce mouvement aboutit à l’échange d’argent contre argent, A—A. Si j’achète pour 100 Livres 2000 livres de coton, et qu’ensuite je vende ces 2000 livres de coton pour 110 Livres, j’ai en définitive échangé 100 Livres contre 110 Livres., monnaie contre monnaie.
Il va sans dire que la circulation A—M—A serait un procédé bizarre, si l’on voulait par un semblable détour échanger des sommes d’argent équivalentes, 100 Livres, par exemple, contre 100 Livres Mieux vaudrait encore la méthode du thésauriseur qui garde solidement ses 100 Livres au lieu de les exposer aux risques de la circulation. Mais, d’un autre côté, que le marchand revende pour 110 Livres le coton qu’il a acheté avec 100 Livres ou qu’il soit obligé de le livrer à 100 et même à 50 Livres, dans tous ces cas son argent décrit toujours un mouvement particulier et original, tout à fait différent de celui que parcourt par exemple l’argent du fermier qui vend du froment et achète un habit. Il nous faut donc tout d’abord constater les différences caractéristiques entre les deux formes de circulation A—M—A et M—A—M. Nous verrons en même temps quelle différence réelle gît sous cette différence formelle.
Considérons en premier lieu ce que les deux formes ont de commun.
Les deux mouvements se décomposent dans les deux mêmes phases opposées, M—A, vente, et A—M, achat. Dans chacune des deux phases les deux mêmes éléments matériels se font face, marchandise et argent, ainsi que deux personnes sous les mêmes masques économiques, acheteur et vendeur. Chaque mouvement est l’unité des mêmes phases opposées, de l’achat et de la vente, et chaque fois il s’accomplit par l’intervention de trois contractants dont l’un ne fait que vendre, l’autre qu’acheter, tandis que le troisième achète et vend tour à tour.
Ce qui distingue cependant tout d’abord les mouvements M—A—M et A—M—A, c’est l’ordre inverse des mêmes phases opposées. La circulation simple commence par la vente et finit par l’achat; la circulation de l’argent comme capital commence par l’achat et finit par la vente. Là, c’est la marchandise qui forme le point de départ et le point de retour ; ici, c’est l’argent. Dans la première forme, c’est l’argent qui sert d’intermédiaire; dans la seconde, c’est la marchandise.
Dans la circulation M—A—M, l’argent est enfin converti en marchandise qui sert de valeur d’usage; il est donc définitivement — dépensé. Dans la forme inverse A—M—A, l’acheteur donne son argent pour le reprendre comme vendeur. Par l’achat de la marchandise, il jette dans la circulation de l’argent, qu’il en retire ensuite par la vente de la même marchandise. S’il le laisse partir, c’est seulement avec l’arrière-pensée perfide de le rattraper. Cet argent est donc simplement avancé [3] .
Dans la forme M—A—M, la même pièce de monnaie change deux fois de place. Le vendeur la reçoit de l’acheteur et la fait passer à un autre vendeur. Le mouvement commence par une recette d’argent pour marchandise et finit par une livraison d’argent pour marchandise. Le contraire a lieu dans la forme A—M—A. Ce n’est pas la même pièce de monnaie, mais la même marchandise qui change ici deux fois de place. L’acheteur la reçoit de la main du vendeur et la transmet à un antre acheteur. De même que, dans la circulation simple, le changement de place par deux fois de la même pièce de monnaie a pour résultat son passage définitif d’une main dans l’autre, de même ici le changement de place par deux fois de la même marchandise a pour résultat le reflux de l’argent à son premier point de départ.
Le reflux de l’argent à son point de départ ne dépend pas de ce que la marchandise est vendue plus cher qu’elle a été achetée. Cette circonstance n’influe que sur la grandeur de la somme qui revient. Le phénomène du reflux lui-même a lieu dès que la marchandise achetée est de nouveau vendue, c’est-à-dire dès que le cercle A—M—A est complètement décrit. C’est là une différence palpable entre la circulation de l’argent comme capital et sa circulation comme simple monnaie.
Le cercle M—A—M est complètement parcouru dès que la vente d’une marchandise apporte de l’argent que remporte l’achat d’une autre marchandise. Si, néanmoins, un reflux d’argent a lieu ensuite, ce ne peut-être que parce que le parcours tout entier du cercle est de nouveau décrit. Si je vends un quart de froment pour 3 Livres et que j’achète des habits avec cet argent, les 3 Livres sont pour moi définitivement dépensées. Elles ne me regardent plus; le marchand d’habits les a dans sa poche. J’ai beau vendre un second quart de froment, l’argent que je reçois ne provient pas de la première transaction, mais de son renouvellement, il s’éloigne encore de moi si je mène à terme la seconde transaction et que j’achète de nouveau. Dans la circulation M—A—M, la dépense de l’argent n’a donc rien de commun avec son retour. C’est tout le contraire dans la circulation A—M—A. Là, si l’argent ne reflue pas, l’opération est manquée; le mouvement est interrompu ou inachevé, parce que sa seconde phase, c’est-à-dire la vente qui complète l’achat, fait défaut.
Le cercle M—A—M a pour point initial une marchandise et pour point final une autre marchandise qui ne circule plus et tombe dans la consommation. La satisfaction d’un besoin, une valeur d’usage, tel est donc son but définitif. Le cercle A—M—A, au contraire, a pour point de départ l’argent et y revient; son motif, son but déterminant est donc la valeur d’échange.
Dans la circulation simple, les deux termes extrêmes ont la même forme économique ; ils sont tous deux marchandise. Ils sont aussi des marchandises de même valeur. Mais ils sont en même temps des valeurs d’usage de qualité différente, par exemple, froment et habit. Le mouvement aboutit à l’échange des produits, à la permutation des matières diverses dans lesquelles se manifeste le travail social. La circulation A—M—A, au contraire, parait vide de sens au premier coup d’œil, parce qu’elle est tautologique. Les deux extrêmes ont la même forme économique. ils sont tous deux argent. Ils ne se distinguent point qualitativement, comme valeurs d’usage, car l’argent est l’aspect transformé des marchandises dans lequel leurs valeurs d’usage particulières sont éteintes. Echanger 100 Livres contre du coton et de nouveau le même coton contre 100 Livres, c’est-à-dire échanger par un détour argent contre argent, idem contre idem, une telle opération semble aussi sotte qu’inutile [4]. Une somme d’argent, en tant qu’elle représente de la valeur, ne peut se distinguer d’une autre somme que par sa quantité. Le mouvement A—M—A ne tire sa raison d’être d’aucune différence qualitative de ses extrêmes, car ils sont argent tous deux, mais seulement de leur différence quantitative. Finalement il est soustrait à la circulation plus d’argent qu’il n’y en a été jeté. Le coton acheté 100 Livres est revendu 100+10 ou 110 Livres. La forme complète de ce mouvement est donc A—M—A’, dans laquelle A’ = A + DA, c’est-à-dire égale la somme primitivement avancée plus un excédent. Cet excédent ou ce surcroît, je l’appelle plus-value (en anglais surplus value). Non seulement donc la valeur avancée se conserve dans la circulation, mais elle y change encore sa grandeur, y ajoute un plus, se fait valoir davantage, et c’est ce mouvement qui la transforme en capital.
Il se peut aussi que les extrêmes M, M, de la circulation M—A—M, froment — argent — habit par exemple, soient quantitativement de valeur inégale. Le fermier peut vendre son froment au-dessus de sa valeur ou acheter l’habit au-dessous de la sienne. A son tour, il peut être floué par le marchand d’habits. Mais l’inégalité des valeurs échangées n’est qu’un accident pour cette forme de circulation. Son caractère normal, c’est l’équivalence de ses deux extrêmes, laquelle au contraire enlèverait tout sens au mouvement A—M—A.
Le renouvellement ou la répétition de la vente de marchandises pour l’achat d’autres marchandises rencontre, en dehors de la circulation, une limite dans la consommation, dans la satisfaction de besoins déterminés. Dans l’achat pour la vente, au contraire, le commencement et la fin sont une seule et même chose, argent, valeur d’échange, et cette identité même de ses deux termes extrêmes fait que le mouvement n’a pas de fin. Il est vrai que A est devenu A + DA, que nous avons 100 + 10 Livres, au lieu de 100; mais, sous le rapport de la qualité, 110 Livres sont la même chose que 100 Livres, c’est-à-dire argent, et sous le rapport de la quantité, la première somme n’est qu’une valeur limitée aussi bien que la seconde. Si les 100 Livres sont dépensées comme argent, elles changent aussitôt de rôle et cessent de fonctionner comme capital. Si elles sont dérobées à la circulation, elles se pétrifient sous forme trésor et ne grossiront pas d’un liard quand elles dormiraient là jusqu’au jugement dernier. Dès lors que l’augmentation de la valeur forme le but final du mouvement, 110 Livres ressentent le même besoin de s’accroître que 100 Livres.
La valeur primitivement avancée se distingue bien, il est vrai, pour un instant de la plus-value qui s’ajoute à elle dans la circulation; mais cette distinction s’évanouit aussitôt. Ce qui, finalement, sort de la circulation, ce n’est pas d’un côté la valeur première de 100 Livres, et de l’autre la plus-value de 10 Livres; c’est une valeur de 110 Livres, laquelle se trouve dans la même forme et les mêmes conditions que les 100 premières Livres, prête à recommencer le même jeu [5] . Le dernier terme de chaque cercle A—M—A, acheter pour vendre, est le premier terme d’une nouvelle circulation du même genre. La circulation simple — vendre pour acheter — ne sert que de moyen d’atteindre un but situé en dehors d’elle-même, c’est-à-dire l’appropriation de valeurs d’usage, de choses propres à satisfaire des besoins déterminés. La circulation de l’argent comme capital possède au contraire son but en elle-même; car ce n’est que par ce mouvement toujours renouvelé que la valeur continue à se faire valoir. Le mouvement du capital n’a donc pas de limite [6].
C’est comme représentant, comme support conscient de ce mouvement que le possesseur d’argent devient capitaliste. Sa personne, ou plutôt sa poche, est le point de départ de l’argent et son point de retour. Le contenu objectif de la circulation A—M—A’, c’est-à-dire la plus-value qu’enfante la valeur, tel est son but subjectif, intime. Ce n’est qu’autant que l’appropriation toujours croissante de la richesse abstraite est le seul motif déterminant de ses opérations, qu’il fonctionne comme capitaliste, ou, si l’on veut, comme capital personnifié, doué de conscience et de volonté. La valeur d’usage ne doit donc jamais être considérée comme le but immédiat du capitaliste, pas plus que le gain isolé [7]; mais bien le mouvement incessant du gain toujours renouvelé. Cette tendance absolue à l’enrichissement, cette chasse passionnée à la valeur d’échange [8] lui sont communes avec le thésauriseur. Mais, tandis que celui-ci n’est qu’un capitaliste maniaque, le capitaliste est un thésauriseur rationnel. La vie éternelle de la valeur que le thésauriseur croit s’assurer en sauvant l’argent des dangers de la circulation [9] , plus habile, le capitaliste la gagne en lançant toujours de nouveau l’argent dans la circulation [10] .
Les formes indépendantes, c’est-à-dire les formes argent ou monnaie que revêt la valeur des marchandises dans la circulation simple, servent seulement d’intermédiaire pour l’échange des produits et disparaissent dans le résultat final du mouvement. Dans la circulation A—M—A’, au contraire, marchandise et argent ne fonctionnent l’une et l’autre que comme des formes différentes de la valeur elle-même, de manière que l’un en est la forme générale, l’autre la forme particulière et, pour ainsi dire, dissimulée [11] . La valeur passe constamment d’une forme à l’autre sans se perdre dans ce mouvement. Si l’on s’arrête soit à l’une soit à l’autre de ces formes, dans lesquelles elle se manifeste tour à tour, on arrive aux deux définitions: le capital est argent, le capital est marchandise [12] mais, en fait, la valeur se présente ici comme une substance automatique, douée d’une vie propre, qui, tout en échangeant ses formes sans cesse, change aussi de grandeur, et, spontanément, en tant que valeur mère, produit une pousse nouvelle, une plus-value, et finalement s’accroît par sa propre vertu. En un mot, la valeur semble avoir acquis la propriété occulte d’enfanter de la valeur parce qu’elle est valeur, de faire des petits, ou du moins de pondre des œufs d’or.
Comme la valeur, devenue capital, subit des changements continuels d’aspect et de grandeur, il lui faut avant tout une forme propre au moyen de laquelle son identité avec elle-même soit constatée. Et cette forme propre, elle ne la possède que dans l’argent. C’est sous la forme argent qu’elle commence, termine et recommence son procédé de génération spontanée. Elle était 100 Livres, elle est maintenant 110 Livres, et ainsi de suite. Mais l’argent lui-même n’est ici qu’une forme de la valeur, car celle-ci en a deux. Que la forme marchandise soit mise de côté et l’argent ne devient pas capital. C’est le changement de place par deux fois de la même marchandise: premièrement dans l’achat où elle remplace l’argent avancé, secondement dans la vente où l’argent est repris de nouveau ; c’est ce double déplacement seul qui occasionne le reflux de l’argent à son point de départ, et de plus d’argent qu’il n’en avait été jeté dans la circulation. L’argent n’a donc point ici une attitude hostile, vis-à-vis de la marchandise, comme c’est le cas chez le thésauriseur. Le capitaliste sait fort bien que toutes les marchandises, quelles que soient leur apparence et leur odeur, « sont dans la foi et dans la vérité » de l’argent, et de plus des instruments merveilleux pour faire de l’argent.
Nous avons vu que: dans la circulation simple, il s’accomplit une séparation formelle entre les marchandises et leur valeur, qui se pose en face d’elles sous l’aspect argent. Maintenant, la valeur se présente tout à coup comme une substance motrice d’elle-même, et pour laquelle marchandise et argent ne sont que de pures formes. Bien plus, au lieu de représenter des rapports entre marchandises, elle entre, pour ainsi dire, en rapport privé avec elle-même. Elle distingue an soi sa valeur primitive de sa plus-value, de la même façon que Dieu distingue en sa personne le père et le fils, et que tous les deux ne font qu’un et sont du même âge, car ce n’est que par la plus-value de 10 Livres que les 100 premières Livres avancées deviennent capital; et dès que cela est accompli, dès que le fils a été engendré par le père et réciproquement, toute différence s’évanouit et il n’y a plus qu’un seul être : 110 Livres.
La valeur devient donc valeur progressive, argent toujours bourgeonnant, poussant et, comme tel, capital. Elle sort de la circulation, y revient, s’y maintient et s’y multiplie, en sort de nouveau accrue et recommence sans cesse la même rotation [13] . A—A’, argent qui pond de l’argent, monnaie qui fait des petits — money which begets money — telle est aussi la définition du capital dans la bouche de ses premiers interprètes, les mercantilistes.
Acheter pour vendre, ou mieux, acheter pour vendre plus cher, A—M—A’, voilà une forme qui ne semble propre qu’à une seule espèce de capital, au capital commercial. Mais le capital industriel est aussi de l’argent qui se transforme en marchandise et, par la vente de cette dernière, se retransforme en plus d’argent. Ce qui se passe entre l’achat et la vente, en dehors de la sphère de circulation, ne change rien à cette forme de mouvement. Enfin, par rapport au capital usuraire, la forme A—M—A’ est réduite à ses deux extrêmes sans terme moyen ; elle se résume, en style lapidaire, en A—A’, argent qui vaut plus d’argent, valeur qui est plus grande qu’elle-même.
A—M—A’ est donc réellement la formule générale du capital, tel qu’il se montre dans la circulation.
Notes
[1] L’opposition qui existe entre la puissance de la propriété foncière basée sur des rapports personnels de domination et de dépendance et la puissance impersonnelle de l’argent se trouve clairement exprimée dans les deux dictons français « Nulle terre sans seigneur. » « L’argent n’a pas de maître ».
[2] « Avec de l’argent on achète des marchandises, et avec des marchandises, on achète de l’argent. » (Mercier de La Rivière, L‘ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, p. 543).
[3] « Quand une chose est achetée pour être vendue ensuite, la somme employée à l’achat est dite monnaie avancée ; si elle n’est pas achetée pour être vendue, la somme peut être dite dépensée » (James Steuart, Works, etc., edited by General sir James Steuart, his son, London, 1805, v. 1, p. 274).
[4] « On n’échange pas de l’argent contre de l’argent », crie Mercier de la Rivière aux mercantilistes (op. cit., p. 486). Voici ce qu’on lit dans un ouvrage qui traite ex officio du commerce et de la spéculation: « Tout commerce consiste dans l’échange de choses d’espèce différente; et le profit [pour le marchand ?] provient précisément de cette différence. Il n’y aurait aucun profit … à échanger une livre de pain contre une livre de pain …, c’est ce qui explique le contraste avantageux qui existe entre le commerce et le jeu, ce dernier n’étant que l’échange d’argent contre argent. » (Th. Corbet, An Inquiry into the Causes and Modes of the Wealth of Individuals ; or the Principles of Trade and Speculation explained, London, 1841, p.5). Bien que Corbet ne voie pas que A—A, l’échange d’argent contre argent, est la forme de circulation caractéristique non seulement du capital commercial, mais encore de tout capital, il admet cependant que cette forme d’un genre de commerce particulier, de la spéculation, est la forme du jeu ; mais ensuite vient Mac Culloch, qui trouve qu’acheter pour vendre, c’est spéculer, et qui fait tomber ainsi toute différence entre la spéculation et le commerce : « Toute transaction dans laquelle un individu achète des produits pour les revendre est, en fait, une spéculation. » (Mac Culloch, A Dictionary practical, etc., of Commerce, London, 1847, p. 1009). Bien plus naïf sans contredit est Pinto, le Pindare de la Bourse d’Amsterdam : « Le commerce est un jeu [proposition empruntée à Locke] ; et ce n’est pas avec des gueux qu’on peut gagner. Si l’on gagnait longtemps en tout avec tous, il faudrait rendre de bon accord les plus grandes parties du profit, pour recommencer le jeu. » (Pinto, Traité de la circulation et du crédit, Amsterdam, 1771, p. 231).
[5] « Le capital se divise en deux parties, le capital primitif et le gain, le surcroît du capital … Mais dans la pratique le gain est réuni de nouveau au capital et mis en circulation avec lui. » (F. Engels, Umrisse zu einer Kritik der Nationalökonomie dans les Annales franco-allemandes, Paris, 1844, p. 99).
[6] Aristote oppose l’économique à la chrématistique. La première est son point de départ. En tant qu’elle est l’art d’acquérir, elle se borne à procurer les biens nécessaires à la vie et utiles soit au foyer domestique, soit à l’État. « La vraie richesse (o alèthinos ploutos) consiste en des valeurs d’usage de ce genre, car la quantité des choses qui peuvent suffire pour rendre la vie heureuse n’est pas illimitée. Mais il est un autre art d’acquérir auquel on peut donner à juste titre le nom de chrématistique, qui fait qu’il semble n’y avoir aucune limite à la richesse et à la possession. Le commerce des marchandises (è katèlikè), mot à mot : commerce de détail, (et Aristote adopte cette forme parce que la valeur d’usage y prédomine) n’appartient pas de sa nature à la chrématistique, parce que l’échange n’y a en vue que ce qui est nécessaire aux acheteurs et aux vendeurs ». Plus loin, il démontre que le troc a été la forme primitive du commerce, mais que son extension a fait naître l’argent. A partir de la découverte de l’argent, l’échange dut nécessairement se développer, devenir katèlikè ou commerce de marchandises, et celui-ci, en contradiction avec sa tendance première, se transforma en chrématistique ou en art de faire de l’argent. La chrématistique se distingue de l’économique en ce sens que « pour elle la circulation est la source de la richesse et elle semble pivoter autour de l’argent, car l’argent est le commencement et la fin de ce genre d’échange. C’est pourquoi aussi la richesse, telle que l’a en vue la chrématistique, est illimitée. De même que tout art qui a son but en lui-même, peut être dit infini dans sa tendance, parce qu’il cherche toujours à s’approcher de plus en plus de ce but, à la différence des arts dont le but tout extérieur est vite atteint, de même la chrématistique est infinie de sa nature, car ce qu’elle poursuit est la richesse absolue. L’économique est limitée, la chrématistique, non… ; la première se propose autre chose que l’argent, la seconde poursuit son augmentation… C’est pour avoir confondu ces deux formes que quelques-uns ont cru à tort que l’acquisition de l’argent et son accroissement à l’infini étaient le but final de l’économique ». (Aristote, De Republica, édit. Bekker, lib. I, chap. VIII et IX, passim).
[7] « Le marchand ne compte pour rien le bénéfice présent ; il a toujours en vue le bénéfice futur ». (A. Genovesi, Lezioni di Economia civile (1765), édit. des Economistes italiens de Custodi, Parte moderna, t. VIII, p. 139.)
[8] « La soif insatiable du gain, l’auri sacra fames, caractérise toujours le capitaliste. » (Mac Culloch, The Principles of Politic Econ., London. 1830 p. 179). Cet aphorisme n’empêche pas naturellement le susdit Mac Culloch et consorts, à propos de difficultés théoriques, quand il s’agit, par exemple, de traiter la question de l’encombrement du marché, de transformer le capitaliste en un bon citoyen qui ne s’intéresse qu’à la valeur d’usage, et qui même a une vraie faim d’ogre pour les œufs, le coton, les chapeaux, les bottes et une foule d’autres articles ordinaires.
[9] Sozein, sauver, est une des expressions caractéristiques des Grecs pour la manie de thésauriser. De même le mot anglais to save signifie « sauver » et épargner.
[10] « Cet infini que les choses n’atteignent pas dans la progression, elles l’atteignent dans la rotation » (Galiani, Della Moneta, op. cit., p. 156).
[11] « Ce n’est pas la matière qui fait le capital, mais la valeur de cette matière. » (J.B. Say, Traité d’économie politique, 3e édit., Paris, 1817, t. II, p. 429, note).
[12] « L’argent (currency) employé dans un but de production est capital. » (Mac Leod, The Theory and Practice of Banking, London, 1855, v. I, ch. I.) « Le capital est marchandise. » (James Mill, Elements of Pol. Econ., London, 1821, p. 74).
[13] « Capital … valeur permanente, multipliante… » (Sismondi, Nouveaux principes d’économie politique, Paris, 1819, t. I, p. 89).


Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme

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Mario Miegge, Vocation et travail (essai sur l’éthique puritaine)

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Martin Heidegger, Die Kehre (Le Tournant)

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Jacques Derrida, Donner le temps (1. La fausse monnaie)

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