Entretien II – Gaulin – Vallos


09.09.2012

[14:31:32] fabien vallos: Le projet Chrématistique que nous avons initié depuis le mois de juin, touche à sa fin (il est même techniquement fini) et pourtant nous avons décidé de le poursuivre. Qu’est-ce qu’il nous reste donc, encore, à faire ?
[14:37:36] jeremiegaulin: Je crois que c’est la manière dont le projet a été initié qui détermine qu’il lui faut une suite. Nous nous sommes laissés la possibilité de voir venir et de voir ce qui allait advenir, dans l’appel à contribution, dans la rédactions des textes de l’observatoire. J’ai l’impression que c’était le temps nécessaire à la préparation, maintenant que nous avons un objet, la nouvelle version du site et la publication pdf qui regroupe l’ensemble de ce qui a été produit, il nous faut le réouvrir, lui donner une autre direction en utilisant les pistes qui on été désignées.
[14:40:13] fabien vallos: Dans ce cas il s’agit bien de préciser ma première question : ce qu’il nous reste à faire, mais surtout ce qu’il nous reste à observer. Nous avons donc, comme tu le dis, deux sommes de travaux, les contributions d’une quarantaine de personnes et les textes que nous avons produits pour l’observatoire. Tu parles d’espace préparatoire : de quoi s’agit-il pour toi ? Que préparons-nous ?
[14:46:13] jeremiegaulin: Il y avait dans l’idée même de ce projet une indécision par rapport à sa finalité, cette possibilité dont je parle, c’est cela, ne pas fermer le projet d’avance. L’espace préparatoire qui a pris place à 360m3 et sur le site, c’était la possibilité de se fixer un temps pour construire une structure, proposer pour les contributeurs et pour nous-mêmes un espace sans autre but que la possibilité de se montrer regardant. Ce que nous avons préparé c’est un objet qui n’avait pas été déterminé au départ; nous avions une vague idée de la forme que cela pouvait prendre mais pas du contenu. C’est ce contenu qu’il nous faut maintenant redéplier. L’espace préparatoire était la possibilité de médiatiser un geste, geste qui maintenant a pris une nouvelle forme et qui attend un nouvel usage.
[14:51:55] fabien vallos: Je suis bien d’accord. Nous avons déployé un espace de recherche (comme observatoire et comme appel à contribution) que nous décidons aujourd’hui de «redéplier» comme tu le dis. Il me semble donc qu’il s’agit bien, selon tes mots, de penser ce qu’est ce travail préparatoire. Tu le penses comme quelque chose qui a à voir avec l’idée d’un geste et surtout d’un usage. Je crois que l’ensemble de ce projet a été le lieu d’une observation de ce que nous nommons les usages. Mais sous un aspect particulier, à partir de l’idée d’économie. Essentiellement à partir de l’idée occidentale d’une économie de l’œuvre fondée sur le concept de privation. Sans doute que le sens le plus juste de ce projet est une réflexion sur le concept de privation. Ce que nous avons nommé chrématistique n’est alors pas autre chose que la gestion de cette privation, d’une privation singulière et effective de l’opérativité telle qu’elle est pensée par l’Occident et telle qu’elle est pensée par ce que nous appelons l’économie. Le travail préparatoire consiste dès lors à penser précisément ce que notre modernité regarde dans ce concept de privation.
[14:52:15] jeremiegaulin: Peut-être pouvons-nous revenir sur ce qui a été mis en place pendant ces deux mois. La manière dont les contributeurs se sont emparés du prétexte, ta manière d’écrire pour l’observatoire.
[14:52:38] fabien vallos: Nous pouvons !
[14:52:56] fabien vallos: Qu’en penses-tu ?
[14:55:12] jeremiegaulin: Les premières vagues de contributions ont été plutôt littérales, les propositions se sont placées dans un type de commentaire presque illustratif, en prenant la chrématistique dans son sens premier de spéculation, et nous avons eu beaucoup de choses en lien avec l’argent, des images, des extraits de films, des extraits de textes.
[14:59:06] fabien vallos: C’est juste. Un certain nombre de contributions ont attaqué assez frontalement les questions de représentation de l’argent, les questions d’usage de cette valeur et de cette fiducie et les questions de la spéculation. Puis, nous avons reçu d’autres contributions qui assumaient, par l’écrit ou par l’image, une réflexion sur les usages propres de l’échange, sur les usages propres des formes de l’œuvre. C’est pour cette raison, par exemple que nous avons eu un certain nombre de propositions qui ont joué avec les figures du poématique, de l’écrit et de la représentation de ces formes. Reste dès lors à imaginer que tout cela puisse penser aussi les conditions économiques de la production et de la réalisation de l’œuvre.
[15:00:00] fabien vallos: L’ensemble des ces propositions sont pour le moins hétérogènes, mais il me semble quand même qu’elles pointent, toutes, quelque chose autour de la temporalité du faire et de sa mise à disposition.
[15:03:28] jeremiegaulin: Il y a je trouve deux choses qui ont été de cette ordre là, leur manière de répondre et leur réponse, la première comme utilisation d’un espace à disposition et l’autre comme mise a disposition d’une réponse, qui nous a été du coup adressée. J’aimerai bien que sur cette question de la manière de s’emparer d’un espace, tu nous parles de la façon dont tu as saisi cet espace de l’observatoire, comment tu as dans une temporalité particulière tenu une sorte d’enchaînement théorique qui se construisait au fur et à mesure.
[15:14:05] fabien vallos: La question est complexe. D’abord il s’agissait d’un lieu, finalement, particulièrement approprié, puisqu’il y a la satisfaction de livrer ipso facto ce qui est écrit, à une publication. D’autre part il y avait aussi le fantasme (et je regrette de ne pas l’avoir assez fait, mais ce sera justement le lieu de la suite du projet) d’entretenir la possibilité d’une adresse et d’une réponse avec ce que les contributeurs nous ont régulièrement fait publier. Mais plus essentiellement encore je crois que le sujet (ou l’objet) de ce projet est un point central dans ce que je peux essayer de développer. Et dans la «disponibilité» particulière des vacances, il devenait particulièrement possible d’enchaîner un certain nombre de textes qui en s’accumulant constitue donc un ouvrage mais sans que jamais je n’ai eu la crainte d’imaginer et de penser que je faisais en somme un texte qui peut prendre la forme d’un livre. Plus essentiellement encore, j’ai passé deux semaines avec Jacqui et Geffrey (A Constructed World) sur une île perdue au milieu des îles éoliennes : je me suis donc retrouvé privé de ma langue vernaculaire (nous ne parlions qu’anglais et de temps en temps italien) et je me suis aussi trouvé confronté à l’économie particulière d’une île. En même temps j’étais face à la surabondance du paysage méditerranéen et de la mer et en même temps privé de tout ce qui constitue mon appartenance à un monde économique où tout est à disposition. Et cette situation était particulièrement favorable pour penser la chrématistique. Enfin, ce qui importait le plus, c’est l’idée que malgré tout, tous ces textes, trouvaient leur adresse, singulière et profondément amicale : toi. En somme je pouvais écrire avec cette idée que chacun de ces textes t’était entièrement adressé, avant même d’exister comme publication.
[15:16:06] fabien vallos: L’idée de la chrématistique était là aussi : une temporalité qui faisait exister dans l’instant et dans l’usage, l’adresse (tous les textes te sont d’abord adressés) et la destination (la publication immédiate).
[15:16:28] fabien vallos: Et cette économie est particulièrement importante : elle est dépense et immédiateté.
[15:16:53] fabien vallos: Il me semblait important de ne presque jamais lâcher cette tension.
[15:19:20] fabien vallos: Dès lors l’enchainement est important. Il tient encore, il relève, l’idée première de la philosophie comme espace dialogique.
[15:19:45] fabien vallos: Puisque je laisse et que nous laissons toujours le temps de la lecture et possiblement le temps de la réponse.
[15:20:29] fabien vallos: En somme c’était une manière particulière de te parler et de parler à chacune des personnes que nous avons invitées.
[15:28:17] jeremiegaulin: Il y a eu pour moi un effet qui doit être propre à la chrématistique, je me suis laissé à contempler les mouvements et l’apparition de ses textes, j’ai pris cette adresse à laquelle j’ai proposé une réponse silencieuse, j’en suis devenu l’observateur, comme s’il y avait une nécessité qu’au moins un d’entre nous face un pas de coté pour pouvoir ensuite répondre dans un délai qui permette d’appréhender ce qui a été mis en place. Je me suis retrouvé spectateur, j’avais besoin d’être extérieur pour te renvoyer autrement que par le texte un regard qui te permettait cette adresse. Le dialogue qui s’est instauré, était de l’ordre de la projection, tu produisais un objet que je recevais dans l’attente du prochain, et d’une hypothétique réponse.
[15:30:22] fabien vallos: Je suis d’accord, et c’est sans doute ce qui a permis que j’écrive autant : je savais qu’ils t’étaient adressés et je savais qu’ils se maintenaient absolument dans cette observation et dans le délai d’une mise en discussion.
[15:30:55] fabien vallos: Ce qu’il nous reste alors à faire c’est mesurer ce délai et le déployer dans un nouvel espace de l’observation.
[15:37:39] jeremiegaulin: Nous avons de nouveaux prétextes, la somme des contributions que l’on nous a confiées, les concepts que tu as soulevé, entre autre la privation, et ce que je trouve très beau dans ton dernier texte, qui finalise cette première phase, «… les nouveaux visages : la présence en tant que ce qui-vient-à est interrogation de l’absence des autres présences qui ne viennent pas (encore) là». Je trouve que ce vers quoi tend la seconde phase est la découverte de ces nouveaux visages pas encore là, et de la façon dont nous irons les trouver, dont nous engagerons le dialogue, et la médiatisation de ces temps d’adresse.
[15:42:30] fabien vallos: Tu as raison nous avons de nouveaux prétextes. Nous les changeons : nous passons à des formes, à des prétextes qui ne regardent cette fois que nous, c’est-à-dire notre juste modernité. Il faut donc supporter ce qui nous a été confié, ce qui nous a été «mis en dépôt». Nous revenons encore et toujours à cette problématique. Nous avons aussi ce que tu as nommé un travail préparatoire et qui se constitue d’un observatoire qui a tenté de penser le concept de privation à partir d’un concept «reformulé» de la chrématistique. Oui je tiens plus que jamais à cette formule, la chrématistique est la gestion de tout ce qui vient-en-présence, en tant que ce qui vient à être là doit interroger ce qui ne viendra plus, ce qui ne vient pas et ce qui ne vient pas encore, c’est-à-dire ce que nous nommons absence.
[15:43:23] fabien vallos: Le travail préparatoire est ici ! Il nous reste donc à penser la modernité du concept de privation et à penser ce qui se joue dans cela.
[15:44:07] fabien vallos: Nous préparons à une interprétation particulière de la modernité non comme privation mais comme interrogation de la privation.
[15:47:27] jeremiegaulin: Cette interrogation de la privation ne peut-elle apparaître que dans la profusion ?
[15:49:23] jeremiegaulin: Ou dans un juste assez ?
[15:49:40] fabien vallos: Eh bien justement non ! Elle apparaît dans ce que l’on peut nommer l’idée de la surabondance (ou de la surmesure) mais elle apparaît aussi dans ce que nous nommons la production. Et c’est là le noyau essentiel de cette recherche. Parce que quelque chose surabonde, nous nous mettons en mouvement, nous «faisons» plus ou moins en sorte de pro-duire une gestion de ce qui arrive.
[15:50:30] fabien vallos: Le «juste assez» permet de penser la question de la satis-faction et la question de ce que nous pourrions nommer une justesse, c’est-à-dire la seule interrogation du sens de l’éthique.
[15:51:32] fabien vallos: Quoiqu’il en soit c’est le sens de l’interprétation qu’Heidegger fait de la poièsis comme présence et comme faire. C’est cela qui nous reste à interroger. Toujours.
[15:52:35] fabien vallos: Ce qui signifie qu’à partir de ce travail préparatoire, il reste à penser les conditions doubles de ce qui reste à saisir en présence et des conditions qui nous restent pour produire, pour œuvrer.
[15:57:28] jeremiegaulin: Il y un sujet sur lequel j’aimerai venir, qui je pense se trouve aussi en amont de cette question de l’œuvre, c’est celui de la collaboration. La recherche d’interlocuteurs, de personnes qui croisent notre chemin et qui permet un autre type de regard. Est-ce que la philosophie ne doit pas aujourd’hui entretenir d’autres types de rapport à l’art qui a toujours été plus ou moins ambigu ?
[15:58:20] fabien vallos: Avant de continuer, qu’est-ce que tu appelles cette ambiguïté ?
[16:01:26] jeremiegaulin: L’opposition que l’on a pu faire entre l’art et la théorie, la manière que certains artistes ont de répondre aux concepts de la philosophie, de dire que l’art est une forme de théorie qui s’exprime dans des formes et que la philosophie s’exprime dans le texte. C’est toujours un pendant de l’art que de frôler la théorie, mais c’est parfois mal considéré car leurs objets ne sont pas les mêmes.
[16:09:11] fabien vallos: Oui tu as raison. Tout est assez complexe. Nous pourrions dire que dès l’antiquité la philosophie s’est définie comme métaphysique, c’est-à-dire interprétation des causes : elle a donc toujours regarder d’un œil assez suspicieux ce que nous nommons art parce qu’il ne s’occupe dès lors que de la mimésis, de la re-présentation. Il s’agit donc d’un problème matériel humain, presque un problème de société ! C’est pour cette raison que les deux grandes solutions données par l’antiquité (la forclusion platonicienne et la moralisation de l’espace de la poièsis aritotélicienne) ne cessent encore aujourd’hui de nous obséder. Pour preuve, la pensée occidentale n’a rien trouvé de mieux que de traduire poièsis par creatio puis création mais en postulant que ce problème regarde la création première (la cause première) : elle a donc laissé à ce que nous nommons art, le terme ars qui traduit d’abord teknè. L’art est encore lié principalement à une opérativité technique et non théorique. C’est là tout le problème. C’est pour cela que j’avais nommé deux temps de crise, la crise du vers pour le 19° siècle et la crise de l’œuvre pour le 20°. Il n’y a pas de raison particulière de continuer à penser que ce que nous nommons art puisse être arraisonné à la technique. Il peut mais pas essentiellement. C’est un des points les plus importants.
[16:10:07] fabien vallos: Dès lors tu as raison il faut repenser les liens entre théorie et œuvre et il faut repenser les manières avec lesquelles nous travaillons-avec (cum-laborare).
[16:20:51] jeremiegaulin: Cette première phase achevée, il va nous falloir proposer de nouveau un espace pour que ces collaborations puissent prendre place et se montrer. On parlait la dernière fois de médiatiser le projet maintenant qu’une partie a été fixé, il faut avant de fixer la seconde réfléchir à cette entre-deux, ce temps de suspension, d’attente et, pour l’instant, juste parler du projet.
[16:24:31] fabien vallos: Oui… Il faut penser ce que nous avons maintenant en dépôt. C’est pour cela que ces temps d’entretien sont importants pour pouvoir penser ce que nous avons en dépôt, penser de nouveaux espaces pour les saisir et les livrer à l’observation et ce que nous pourrons dès lors inventer et proposer. Il y a effectivement un premier temps de suspension où nous réfléchirons, d’abord tous les deux et où alors nous serons en mesure de collaborer, c’est-à-dire de penser différemment ce qui nous permet de faire apparaître.
[16:26:14] fabien vallos: C’est un travail long mais qui nous permet de penser en permanence à ce qui nous fait travailler. Parce que ta question précédente est encore restée en suspens. Que signifie collaborer ? Et que signifie avoir, ou saisir un interlocuteur ?
[16:29:52] fabien vallos: Appel terminé1 minute 22 secondes
[17:06:53] jeremiegaulin; Tu es prêt?
[17:07:14] fabien vallos: Oui ! c’est à toi de répondre !
[17:08:08] jeremiegaulin: Que signifie collaborer ? Et que signifie avoir, ou saisir un interlocuteur ?
[17:15:33] jeremiegaulin: La collaboration telle que je l’entends est une rencontre de chemins, une friction qui produit un regard, c’est savoir qu’à côté il y a un interlocuteur potentiel qui me permet de m’extraire, de lever la tête pour concevoir la structure de ce que je mets en place. L’interlocuteur est celui à qui je m’adresse et qui peut me repondre, celui qui possède un autre point de vue, une autre méthode d’appréhension du monde. Ce travailler-avec ne veut pas dire que l’on travaille sur la même chose en même temps mais qu’il y a un point où, dans une recherche, une croisée propose d’autre chemin, de réouvrir l’impasse, de mettre à disposition un ensemble de choix.
[17:16:30] jeremiegaulin: Le but des interlocuteurs n’est jamais le même, sinon en apparence.
[17:20:39] fabien vallos: Il y a donc une différence substantielle entre un cum-laborare, qui signfie précisément partager ce qui constitue les conditions matérielles du travail, de l’œuvrement, du produire, de la conduite et un inter-loquor qui est précisément accepter que quelque chose vienne interrompre la continuité d’une pensée, d’une parole, d’un discours. L’interlocuteur est celui qui pose la différence, est celui qui demande la mesure d’une re-spons-abilité, c’est-à-dire que nous puissions arrêter de parler pour produire d’abord un silence, puis ensuite une réponse.
[17:20:55] fabien vallos: J’imagine que pour toi les deux sont intimement liés ?
[17:21:32] fabien vallos: Et par ailleurs en quoi ces deux modèles définissent ou redéfinissent l’idée d’un lien entre théorie et art ?
[17:28:04] jeremiegaulin: Ce sont deux temporalités différentes mais qui ce complètent, l’interlocuteur est cet autre qui se dispose à répondre si besoin, et la collaboration le moment où s’engage le dialogue, le moment d’une rencontre qui se montre dans la production de quelque chose d’autre qui participe des personnes en présence. Pour la deuxième question il y a ce dont on avait parlé sur la reconfiguration, le lien entre théorie et art est qu’ils se répondent comme interlocuteurs potentiels, l’art reconfigure la théorie en proposant des méthodes particulières de formalisation d’une perception et la théorie reconfigure l’art dans sa structure, c’est-à-dire en maintenant en permanence la question des fondement de son apparition.
[17:30:10] jeremiegaulin: C’est bien ici la question du fonds : quels usages faisons-nous de l’art, de l’œuvre et de ce lien entre art et théorie.
[17:32:36] fabien vallos: C’est bien la question que nous devons en permanence poser. C’est donc là que se joue cette figure de l’interrogation. L’observation et la possibilité de l’interlocuteur sont le lieu où se maintient l’interrogation. Quand cesse cette interrogation cesse alors, de facto, toute possibilité de se parler et toute possibilité de venir à un partage d’opérativité.
[17:33:03] fabien vallos: Quant à la question de la reconfiguration, il s’agit, dans un temps autre, d’y revenir et de la questionner.
[17:33:13] fabien vallos: Il y a là quelque chose d’important.
[17:34:39] fabien vallos: Il restera aussi à interroger l’idée de ce que tu nommes le fonds. En tant que nous puissions le penser de manière déterminée ou indéterminée. C’est bien là aussi ce qui regarde ce que nous nommons la gestion de ce qui vient en présence.
[17:35:01] jeremiegaulin: j’aimerai peut-être juste faire un ex cursus sur la question de la réponse, ce dont on avait longuement parlé, sur la transfiguration de la responsabilité aujourd’hui.
[17:34:39] fabien vallos: Vas y !
[17:41:12] jeremiegaulin: J’y vais en te posant ces questions : qu’attend-on de la réponse ? Comment se fonde le rapport à l’autre dans ce mouvement de l’attente et de la proposition, du dialogue ? Et qu’est-ce que sous-entend aujourd’hui que l’on nous demande de répondre de nos actes et qu’on ne nous laisse pas, sinon en apparence, la possibilité de parler et d’être entendus.
[17:42:25] fabien vallos: Ah ! Le plus vaste problème d’éthique, de politique et de philosophie !
[17:44:10] fabien vallos: Qu’entend-on par réponse ? Il s’agit (j’ai écrit deux textes, un le 20 et l’autre le 21 août) d’accorder la possibilité d’un re-, c’est-à-dire en même temps d’une itération et d’un retour, d’un renvoi, d’un suspens, d’une relève (au sens derridien), d’une aufhebung.
[17:47:26] fabien vallos: Mais que renvoyons-nous, que relevons-nous ? La sponsio, c’est-à-dire l’engagement, ce qui fait que quelque chose, ici, puisse se contractualiser. Le fait de ré-pondre, suspend la cristallisation contractuelle à partir du moment où je peux faire face comme inter-locuteur, c’est-à-dire comme celui qui contredit. La contra-diction n’est jamais autre chose que se rendre plus-que-jamais présent dans le temps de la parole. Plus que jamais présent, dans un temps non seulement sans contre partie mais surtout qui se ré-engage à chaque instant.
[17:49:34] fabien vallos: C’est cela le dialogisme : le fait que le logos (qui signifie «faire-entrer-en-présence» comme parole) ne puisse advenir que dans la tension, que dans la différence, que dans la différance du dia-, c’est-à-dire de la séparation, de la différenciation éthique.
[17:50:27] fabien vallos: Sans cela nous sommes maintenus en état de choc, nous sommes maintenus, comme le dit Pierre-Damien Huyghe, infans, c’est-à-dire comme des enfants, dans le silence, parce que nous ne sommes pas encore ou pas suffisament responsables.
[17:50:45] fabien vallos: Être responsable signifie pouvoir répondre.
[17:53:09] fabien vallos: Le problème c’est que l’Occident (la morale antique et la morale eschatologique chrétienne) a transfiguré cette possibilité de répondre en une pure justification économique : répondre de ses actes. Être responsable aujourd’hui signifie être en mesure de répondre de ses actes parce que nous sommes engagés contractuellement dans un emploi, dans une opérativité, dans un projet, etc. C’est la théorie générale de l’office qu’a particulièrement bien analysée Giorgio Agamben dans Opus Dei.
[17:54:19] fabien vallos: Voilà où se situe la catastrophe politique de l’eschatologie et de la rentabilité de l’attente et du monde : nous transfigurons ce que nous sommes en être du devoir, plutôt qu’en être de la différence dialogique.
[17:55:05] fabien vallos: Le capitalisme et le libéralisme sont les outils de cette transfiguration.
[17:55:17] fabien vallos: Mais il faudra revenir sur tout cela !