Livre V

LIVRE V : KHRÈ

(il est rédigé par Jérémie Gaulin et Fabien Vallos sous la forme d’un entretien. Le texte commence en novembre 2013.)

 

Fabien Vallos. Lors d’une discussion que nous avons eue hier il me semble avoir compris que tu proposais d’entendre l’œuvre comme un indice à partir duquel nous serions en mesure de penser une archéologie du concept même d’œuvre et du concept d’opérativité. Tu proposais d’entendre l’œuvre comme la simple trace de ce processus sans présupposer que nous devions y accorder une valeur d’authenticité, autrement dit, sans que nous devions la finaliser. Des lors tu soumettais la possibilité que l’art est philologique. Si j’essaie d’y penser il est possible de paraphraser cet énoncé de la manière suivante : l’art serait le lieu d’une observation de l’expression, des contenus et de l’économie des langages autrement dit de nos modes de relations. Il me faut donc te poser une série de questions. Que signifie pour toi précisément philologie ? Et dès lors si nous sommes d’accord quelles sont les conséquences fondamentales à énoncer que l’art est philologique ? Comment peut-on dès lors penser l’œuvre ? Et enfin quelles sont les conséquences que cela suppose pour la monstration et l’exposition de ce que nous nommons alors œuvres ? (28 octobre 2013)

Jérémie Gaulin. Tout commence ici dans l’interprétation de ce qui se donne à voir dans le lieu de l’art, si l’on continue de regarder ces objets en attendant qu’ils nous subjuguent, qu’ils nous assujettissent à leur improbable impact esthétique, à leur expérience muette : alors on continuera à ne plus considérer le mouvement qu’ils induisent. La proposition d’entendre et d’interpréter l’art comme philologie est une tentative de le regarder comme document au sens de l’informe, ce qui, au sens propre, se montre instable et renvoie vers son propre processus et, plus largement, au processus de production et de l’agir. Considérer l’objet d’art comme un simple document – on pourrait dire archive, mais je préférerai relire ce que dit l’arkhé par rapport à ces deux acceptions, le commencement et le commandement – c’est le considérer comme un prétexte à poursuivre le mouvement, à le ré-initialiser. La ré-initialisation c’est rediriger l’origine pour interroger le présent, ce n’est pas fantasmer l’origine et se diriger vers un passé mémoriel. Si la philologie est un lieu d’observation, et je reprends tes mots, « de l’expression, des contenus et de l’économie des langages » elle est alors propre à interroger ce qui se présente dans un espace comme de l’art.
Comment penser le philologique par rapport à l’art? L’œuvre peut-elle continuer à être une expérience ? Peut-on considérer comme œuvre ce qui vient d’être et non pas ce qui est? (5 novembre)

Fabien Vallos. Tout commence effectivement, pour nous, contemporains, dans une expérience muette, celle de l’art. J’ai fini aujourd’hui d’écrire pour la revue que tu co-diriges Pharmakon un texte sur la relation silencieuse du don et de la dose : précisément ce que Platon nommait pharmakon et ce qu’il préconisait d’exclure : le religieux et l’art en tant qu’ils présentent un risque majeur de toujours exposer et exploiter une expérience muette et silencieuse. Alors il faut peut-être d’abord commencer par cela, constituer une archéologie de l’œuvre et en même temps une archéologie de ces relations silencieuses. À l’inverse se tiendrait la philologie, le bavardage, le bruissement de la langue, à condition bien sûr de ne pas se ranger du côté de la philologie de l’authenticité. Ce que nous nommons philologie consiste donc à bavarder, à observer le contenu, l’expression et l’économie des langages et consiste enfin à produire une permanente observation des usages : chercher l’étymologie ne consiste pas à tenter de fonder une origine, mais au contraire à rendre toujours instable le sens présent qui a tendance à s’instituer. La philologie est du côté de l’instable. C’est pour cela que tu as raison de dire qu’il s’agit de tout regarder à partir de ce que tu nommes l’informe ou de ce que Dan Graham nommait in-formation (Schema, 1966-1973) : l’informe et l’information réclament le sens, non uniquement de ce qui veut faire savoir quelque chose, mais bien de ce qui donne une forme à. Il faut alors penser ce qui se passe entre la forme et l’arkhè. Et dans ce cas l’agir poiétique. Peut-on alors proposer que le philologique consiste précisément à observer, à interpréter et à interpeller la relation impensée ou inexistante entre la forme et l’arkhè dans l’œuvre ? Et en ce cas, il importe peu que l’œuvre soit une expérience, mais que l’exposition, la monstration, l’édition, la publication, l’adresse de cette archive le soit. Peut-on considérer comme œuvre ce qui ne l’est pas encore ? (10 novembre)

Jérémie Gaulin. J’entends dans le silencieux ce qui grouille voilé, étouffé, ce n’est évidement pas le silence, on doit tendre l’oreille, et tendre l’oreille c’est l’attention vers l’impensé, c’est tenter de mettre en branle les relations ; philologique serait alors prendre en compte le bruissement induit par l’acte même d’appréhender ce qui reste et de vouloir en faire une lecture critique, provisoirement efficace pour maintenant, empêcher l’institution des sens. En avoir conscience suffit peut-être, pour sortir de la frontalité pour informer les relations, l’instable serait sortir de la frontalité trompeuse puisque nous nous tenons face à la facticité.
C’est alors faire avec pour définir la forme en creux et pour ce faire nous avons besoin d’une contre-forme, cette contre-forme est le lieu, le contexte d’apparition de la forme et des processus qui ont mené jusqu’au lieu même, le lieu où le regard peut prendre le temps d’interroger ces relations et de le prendre comme un terrain de fouille. Je reprends un passage que tu as écrit dans Satis (Satis livre), et qui me satisfait : « le lieu, vraiment le lieu, et que la forme n’est qu’une contingence ».
Pourquoi toute forme est tendue vers son arkhé ? Qu’est ce que cela indique de notre relation au monde ? J’apprécie cette idée de « l’interpeller », troubler ce qui a tendance à se figer par le regard idiot. Peut-être ne faut-il jamais révéler la relation entre la forme et l’arkhé, cela serait revenir à une frontalité, mais l’induire dans l’agitation qui permet de la penser. Où l’agitation peut-elle prendre place ? Comment faire en sorte qu’elle soit l’expérience même ?
Je bloque sur ta dernière question, comment prendre en compte ce qui n’est pas encore ? Dans la tendance ? Le « ne l’est pas encore » indiquerait que toute chose tendrait vers l’œuvre, et que dans son institution en tant que telle, elle tombe en désuétude. Cela me rappelle une anecdote sur les « justes » dans la religion juive, lorsqu’un juste est reconnu comme tel il ne l’est plus et doit faire place. Il y a quelque chose d’étrange dans le faire faire silence. (20 novembre)

Fabien Vallos. Ce qui ne cesse de faire du bruit dans ce que tu nommes un silence est ce qui est en attente, à savoir la lettre. Le silence en cela n’est pas la taisance. Le silence est ce qui est rempli du bruit de l’attente de la parole, de la rumeur de la lettre voilée. La parole qui ne vient pas est la taisance. La philologie est  l’écoute de la rumeur de la lettre et la promesse de la venue du discours. Tout livre à venir est contenu dans cette attente. C’est cette économie de la lettre qui nous intéresse et qui vient encore résonner dans le projet Chrématistique. De deux manières. La première fut notre lecture hier d’un fragment de l’Aurore (1886) de Nietzsche : la philologie est une lecture lente. Lente signifie qu’elle n’est pas pressée par le devoir de faire impérieusement sens comme valeur et comme idéologie. La lenteur philologique est ce qui fait venir la lettre au différend. La seconde est une interrogation sur léconomie propre de la lettre qui en tant que possible exposition constitue en propre ce que nous nommons philologique et constitue alors la possibilité d’entendre ce que signifie cet objet confus nommé art. Mais en ce sens qu’est-ce que la lettre ? Elle est, le gramme, ce qui sépare le regard du réel. Dès lors en tant que trace elle ouvre à deux possibilités, la littéralité ou la littérarité. Nous assumons de croire que la philologie est l’observation lente des manières et des passages entre la première et la seconde. Ce qui s’expose est cette manière particulière avec laquelle nous observons et nous assemblons les lettres. Pour Chrématistique nous avons dans un premier temps beaucoup observer et beaucoup recueilli. Il nous faut à présent proposer des assemblages, des modes de collectes et des processus herméneutiques. Si dans un premier temps nous avons constitué une archéologique critique du concept d’économie de l’œuvre, il nous faut, peut-être, à présent, constituer une critique de l’économie poétique de la lettre. [2 décembre]

Jérémie Gaulin. Je ne suis pas spécialiste, et par ici je dirais que la pensée se produit avec le fait que l’objet soit obstacle et intuition du sens, du son et de la forme. Alors il sera question d’un processus d’appréhension du réel qui glane en cours de chemin ce qui donne la possibilité de nous informer ; au sens propre ce qui vient, ou ce que nous faisons venir comme chose. Dire que toute forme est document c’est dire que toute obstacle est la trace parfois factice pour l’idiot et en perpétuel mouvement pour celui qui lentement, (doucement) lit et relit. Ce que se propose d’observer la philologie est cet obstacle entre le regard et ce que la lettre voile, ce qui sépare le sens obvie et l’origine, qui n’est pas l’ontos mais là où l’on fait commencer ce qui éclaire le présent. Après notre discussion, et pour mettre en place le terrain de jeu, je te propose ici un résumé :
Nous avons d’abord décidé de faire un ÉTAT DES STOCKS (matériaux, documents de Chrématistique), et de l’interpréter en vue d’en produire une SOMME THÉORIQUE et d’y rassembler les thèses. Le concept de philologie devra être déterminé suivant une acception épistémo-critique et pour ce faire nous devons décider d’une définition qui nous permettra de proposer quels sont les enjeux et les conséquences pour la monstration et l’exposition, d’abord de l’objet d’art puis du document, de l’archive et du savoir. Vient donc ensuite l’établissement d’un corpus en vue d’étayer nos propos. Et enfin ouvrir la relation entre l’art et la philologie à la construction d’un discours politique et éthique, une contribution à une philosophie critique de la poièsis. [9 décembre]

Fabien Vallos. J’accepte volontiers ce résumé. Il nous reste maintenant à réaliser l’ensemble de ces tâches. Chrématistique sera donc bien une réflexion sur la gestion de ce que nous nommons fourniture, sur la relation philologique et sur une philosophie critique de la poièsis.
Pour répondre plus précisément à ce que tu écris, je dirai, mais c’est sujet à discussion, que la philologie est l’observation de l’écart et de l’obstacle (il reste à définir ce terme, mais admettons que nous puissions l’entendre comme ce qui tient devant – ob-stare – en tant que ce qui ralentit l’ex-sistere) entre ce que la lettre voile et le regard, et non l’inverse, parce que le sens, ici, à une importance fondamentale. En tant qu’il ouvre à une idée de l’adresse. Pour le dire autrement encore, je te propose d’énoncer que la philologie est à la fois l’observation de ce qu’est l’obstacle entre la lettre voilée et le regard, mais aussi – si l’on se réfère au § 367 du Gai Savoir – l’observation de ce qu’est l’obstacle entre un art monologué et un art devant témoin, et encore que la philologie est l’observation de l’obstacle entre ce qui se garde et ce qui se re-garde. [19 décembre]

Jérémie Gaulin. L’art n’interroge ni ne répond. Pour quitter le fait que l’artiste interroge le réel parce que celui-ci ne lui répondra pas, il faut se dire que peut-être l’artiste produit simplement une observation, le reste, l’exégèse de sa production, il le délègue à ceux qui veulent chercher la positivité de cette apparition. C’est ce que nous essayons, je crois, de faire surgir dans le fait d’assumer que l’art est philologique, qu’il se donne en tant qu’il nous informe qu’il s’informe; c’est la donation de ce qui est en train de prendre forme et qui nous permet d’en prendre la mesure en s’y lovant.
Si la poiésis ne contient pas sa finalité – la loi qui la dirige – c’est alors qu’elle doit être définie de l’extérieure, elle appelle en permanence sa lecture, elle consomme le mouvement dans sa demande d’être user, l’abus n’y est pas une mesure. La poésie se montre en tant qu’elle est donnée comme poièsis, comme agir se montrant agissant et demandant que de ce mouvement soit spéculée son epokè.
Si l’on prend cet énoncé de Derrida dans Donner le temps (texte p. 18) :
« L’oikonomia emprunterait toujours le chemin d’Ulysse. Celui-ci fait retour auprès de soi ou des siens, il ne s’éloigne qu’en vue de se rapatrier, pour revenir au foyer à partir duquel le départ est donné et la part assignée, et le parti pris, le lot échu, le destin commandé (moira). »
Le désir de la production poiètique s’y trouve, de cet objet depuis lequel le départ est donné – l’intention d’aller au gré des courants – la part assignée est ce en quoi celui qui re-garde cette donation se doit d’y trouver le chemin inverse, le parti pris étant l’iter, le chemin emprunté pour fixer dans le commun cette forme, en vue de l’adresse, en vue du partage destinal. C’est un trajet, un horizon, une épaisseur dans lesquels naviguer. Naviguer sur mer peut-être en vue de la tranquillité, du calme de la mer, sur terre comme labour, comme production du vers et du pervers (texte). Il y a ce mouvement perpétuel qui semble s’éloigner tout en sachant qu’il sera rapatrié, la maison de la poièsis est le lieu, rien d’autre que le lieu de son apparition, et la glose qui en construit les murs. L’économie de l’œuvre poétique serait ces incessants aller-retour entre le foyer, là où ce consume la possibilité de l’être, et le point au-delà d’un horizon qui à chaque fois se redéfinit.
La philologie serait alors prendre la route en sachant que l’on reviendra au quotidien, et pendant ce temps prendre des mesures, d’une époque, d’un regard jeté sur ce qui a été, voir surgir et se dire que d’ici c’est un point.
Le philologue, pour filer l’analogie, serait ici Pénélope qui en attendant le retour d’Ulysse défait (analyse) son ouvrage pour éviter qu’il ne soit fini (fixé, stable); l’ouvrage accompli elle devra se marier avec un de ses prétendants et de fait abandonner son lien avec Ulysse. Le nom d’Ulysse Odusseús est aussi le nom du récit de son aventure l’Odyssée Odússeia. Certains proposent que l’origine de ce nom soit celui d’odussomai : être fâcher contre, mais on peut aussi l’entendre comme un dérivé de odos qui signifie le chemin la route. Pénélope attend donc que la route se montre, que le chemin se révèle et dans l’attente de cette donation – pour éviter de stabiliser son ouvrage ou d’abandonner son lien – elle analyse son ouvrage qui n’a de sens pour elle que s’il ne se termine pas, elle prend en compte son agir comme la possibilité d’une tenue. C’est une ruse, une technique et peut-être même une addiction. [5 janvier]

Fabien Vallos. Oui je suis d’accord, l’art n’interroge ni ne répond : plus précisément il n’a pas pour fonction d’interroger le réel ni même la réalité. Poièsis est le nom de ce qui interroge (interrogatif poios) comme usage, puisque la poièsis n’est pas close dans sa finalité. Mais l’art, tout comme la littérature, la poésie ou même la théorie, n’a pas pour fonction d’interroger ou de répondre de quoique ce soit. L’erreur aura été et est de fonctionnaliser la poièsis afin de la rendre utile à quelque chose : interroger et parler du monde. En revanche il est toujours possible d’exposer quelque chose sous forme de question ou d’interrogation : mais cela signifie que ce qui est produit n’est dès lors pas de la poièsis mais bien de l’éthique (ou juste de la morale).
Heidegger, à la fin de la Lettre sur l’humanisme, écrivait que nous demandons toujours trop à la philosophie et qu’il vaudrait mieux regarder la lettre. De manière générale nous demandons trop à la théorie et à la poièsis. Cette demande démesurée est idéologique. Elle rend à la fois obscures poièsis et théoria et elle justifie l’immense travail idéologique de vulgarisation et de simplification.
Poièsis est le nom de ce qui re-garde nos manières particulières de faire; théorie est le nom du re-gard vigilant porté sur les systèmes de production (ce que nous nommons pharmakéia). C’est cela que nous nommons philologie, ce double re-gard.
Ce que tu nommes un appel à la lecture, un appel aux modes de rassemblement du réel. Dans cet appel, dis-tu, il y a à la fois une «demande d’être user» et l’idée que «l’abus ni est pas une mesure». Ta formule est exemplaire. Poièsis serait alors le nom de ce qui fait l’épreuve de l’usage sans qu’il ne puisse jamais y avoir d’abus (ce que nous pourrions nommer, de consommation). C’est précisément ce que je nomme la quatrième relation silencieuse celle entre usage et consommation, celle entre usus et abusus, celle entre khrèsis et katakrèsis. Ce qui est donc en jeu dans le projet Chrématistique est cette manière d’observer et de re-garder la possibilité d’inverser les paradigmes interprétatifs de l’usage et de la consommation : poièsis est le lieu où s’éprouve le fait que ce qui est nommé abus n’est pas une mesure. Il faudra maintenant que tu me dises, qu’elles en sont, pour toi, les conséquences.
Si je continue la lecture, il y aurait donc le lieu en tant qu’il y a lieu (et en tant qu’il a lieu) et le lieu en tant que retour. Ce qui pourrait être une possible appréhension de la différence entre poièsis et oikonomia. Mythologiquement et idéologiquement, Ulysse est celui qui triomphe du réel en ce qu’il le dompte, c’est qu’il en change la destiné, sur le chemin du retour. Mais en tant que mythe – c’est-à-dire en tant que forme vivante – Ulysse est celui qui ne pourra jamais être heureux (contre l’avis de la mythologie et de la littérature) : soit parce qu’il n’est toujours que l’être du litige, soit parce qu’il n’a comme cheminement que la possibilité du retour.
En revanche, je préférerai penser que le philologue n’est ni Pénélope ni Ulysse ni l’écrivain ni le muthopoiète, mais bien celui qui regarde avec vigilance la transfiguration de tout usage en mythologie, en consommation et en économie. Ulysse est un truand (Ulysses is a ganef). [9 janvier]

Jérémie Gaulin. Durant le séminaire à Bordeaux pour lequel tu m’as invité tu as proposé de lire la philologie non pas littéralement comme l’amour de la langue mais comme rassemblement des relations. Lecture et attention, vigilance de nos modes d’interprétations, de nos modes d’observations.
Le poème est alors la forme même qui demande vigilance, qui ne peut être consommer, consumer, il est le contenant des dires, des mythes, des sens. Le muthos est de l’ordre du discours, de ce qui se dit, dans le dit tout s’acte comme expérience des temps et du lieu.
Ce qui fait que le poème est poème c’est sa capacité à indiquer le hors-d’oeuvre, son propre dépassement la contiguïté de sa présence et du lieu qui le détermine, dans le lieu, il y a l’ambiance, le temps et le regard – l’entourage, l’histoire et la vigilance – dans le poème il y a l’attente du regard, la possibilité des temps et le silence des relations – la limite, l’infini et la déictique.
Si l’on prend la question de la limite comme la mesure, la prise en compte de l’existence d’un objet enfermé dans une épaisseur, on peut dire que l’abus n’y est pas la mesure parce qu’il n’y a pas consommation totale de l’objet mais déplacement infini de son cadre. Le poème est ce à partir de quoi on lit l’épaisseur de l’ambiance.
Il n’y a de mesure dans le poème que comme observation de son inclusion dans l’ambiance, ce que tu définis comme la contraction du site et du temps. On observe donc l’usage de ce qui ce donne comme poème, mais non comme consommation du poème. C’est l’usage de ce qui reste infinitif, qui reste énoncé. [2 février]

Fabien Vallos. J’avais effectivement pensé la philologie comme rassemblement des relations, une sorte de o logos tais philais et non comme la pensée occidentale demande de l’entendre comme un phil’o logos, un amour de la langue ou un amour du rassemblement. Ce qui me semblerait, en tant que tel, profondément incorrecte, mais plus encore profondément dangereux. Le danger de la philologie est ouvert, magistralement, dans l’interprétation de cet amour des rassemblements. Or si l’on est capable de lire le terme philologie comme rassemblement, en tant que tel, des relations, en tant qu’elles se présentent, nous sommes alors ouverts, encore, c’est-à-dire ici et là, à l’instabilité de la différence, de l’advenance et de ce que tu nommes ambiance.
Après ta venue dans le séminaire, j’ai reçu Bruce Bégout qui a fait une conférence sur le concept d’ambiance : elle est l’effet affectif, proposait-il, d’un environnement (ce que tu nommes un lieu). Mais en tant que telle, cette affectivité ne nous ouvre pas à un usage pratique (en somme ne nous ouvre pas à un usage praxique). En fait la thèse de Bruce consistait à dire que l’être, en tant qu’il est toujours dans une ambiance, est maximalement ouvert à une activité non praxique – ce qu’il faudrait nommer un être inter-essé, c’est-à-dire un être qui se trouve être entre – qui l’ouvre à la possibilité d’une expérience qui ne demande pas l’épreuve de la distance d’avec elle. L’épreuve maximale de la distance serait alors à la fois la poièsis en tant qu’elle est pensée en vue d’un arraisonnement praxique (le plaisir esthétique, le plaisir cathartique, l’épreuve de la valeur, etc.) et la théoria en tant qu’elle est une activité théorétique et philosophique du regard .
Dans ce cas sommes-nous en mesure de penser que ce que nous nommons poétique, que ce que nous nommons poièsis est l’épreuve de l’ambiance comme non retrait de l’ambiance, comme non distance de l’ambiance ? Cette question est philosophiquement particulièrement complexe. Je préférerai que nous répondions non, parce que si nous l’affirmions, nous serions en mesure de penser que le poétique n’est jamais autre chose que le vivant comme ambiance. Or Benjamin ajoutait un allgemein un globalement parce que le poétique n’est pas, ni le vivant ni l’ambiance. Dire que le poématique, que le Gedichtete EST le vivant, das Leben, autant que dire qu’il est l’ambiance, der Stimmung ouvre, en somme, à ce que nous nommons la crise, à la fois tragique et catastrophique de la modernité. Dès lors nous ne pensons pas assez la puissance adverbiale du terme allgemein chez Benjamin. Le poématique, c’est-à-dire ce qui fait qu’il y a de la poièsis est globalement, presque, vaguement, pas loin, très proche, d’être le vivant dans sa puissance ambiantale. Mais en somme il ne peut l’être. Il ne peut pas vraiment l’être. Dire qu’il ne peut catégoriquement l’être est une position autoritaire de forclusion et de négation de la poématicité, dire qu’il l’est catégoriquement est une position autoritaire d’absorption. Il faut alors s’en tenir, éthiquement, à ce globalement, à ce presque.
Or, il me semble, que tu nous donnes la formule qui vient, à peine, discrètement, nommer ce presque, cette irrésolution, ce globalement, ce qui ne peut catégoriquement ni être ni ne pas être. Tu écris, le poème est ce à partir de quoi on lit l’épaisseur de l’ambiance. La poièsis autant que le poème est encore et résolutoirement l’activité de regard sur ce qui a lieu en tant qu’affectivité, en tant qu’épreuve du vivant ambiantale. Le poème est ce à partir de quoi on lit l’épaisseur de l’ambiance. Je te propose que l’expression épaisseur de l’ambiance nous serve maintenant à traduire ce que les termes allemand Dicht, Dichter et plus encore Gedicht disent. Ce qui est contenu dans l’allgemein benjaminien est précisément l’épaisseur de l’ambiance : Das Dichte der Stimmung ist das Gedichtete des Gedichtes : l’élément de densité de l’ambiance est le poématique du poème. Il nous faut maintenant comprendre cette proposition. [19 février]

Jérémie Gaulin. L’entourage : ce qui à partir de l’aisthèsis, ce qui tombe sous les sens délimite l’espace de perception et désigne donc une épaisseur à appréhender comme forme. Prendre la mesure des bords, des distances par le poème parce qu’il est alors une tare, la soustraction à effectuer dans la perception des affects. L’être-entre est le regard vacillant à partir du poème vers le lieu, l’intérêt est peut-être une double hypothèque ­– ce qui sert de fondement, le gage – celle de la dépose intentionnelle du poème et celle de la prise en compte du poème par le regard.
Dans ton séminaire du 3 mars tu proposes en marginalia que « l’être qui se trouve dans l’ambiance est donc l’être qui accepte, en tant que tel, d’être entouré du monde », ce qui m’inter-esse c’est cette acceptation, être disposé à recevoir. Cette disposition à se tenir entre, cette position pour voir venir, l’espace de la spéculation de la mise à distance pour pouvoir lire. Le poème est un gage qui permet le désengagement de l’ambiance et c’est bien ce désengagement qui permet de la lire, d’entrevoir, en flottant, ses limites.
Pour tenter d’entendre cet énoncé, l’élément de densité de l’ambiance est le poématique du poème je proposerai cette paraphrase : ce qui fait que l’ambiance est dense est le pourquoi du poème. [10 mars]

Fabien Vallos. Le pourquoi du poème n’a de sens qu’en ce qu’il est tautologique. Le poème est le pourquoi. Le dire du poème dit à partir de l’élément de densité de l’ambiance. Si le dire du poème donne la possibilité d’un être c’est précisément qu’il le provoque à cette densité particulière de l’ambiance, de ce que tu nommes entourage. Or cette provocation n’est pas en vue de répondre à une question (un pourquoi) mais relever la teneur de cette interrogation. Mais en quoi une question peut-elle se maintenir questionnante tout en ne réclamant pas de réponse ? Parce que le poème est bien une manière de se tenir devant la question de l’être dans l’impossibilité de donner une compréhension des relations entre les plans ontologique et métaphysique de l’être. Le poème fait advenir à la possibilité d’un être celui qui s’offre tout entier et pleinement à la caractérisation de la densité du vivant au risque, toujours grandissant, de l’expérience de la facticité. Le poème est alors ce désengagement en tant qu’il n’ouvre pas à l’idée de réponse mais à l’idée, de ce que j’ai nommé, une entente. Entente est la manière particulière avec laquelle va s’opérer la donation de l’être pour la densité. Entente est à la fois entendre l’ambiance et la résonnance du lieu, et aussi l’accord qui sera institué, selon les plans de l’intensité et de la densité, entre les choses. Entente signifie ici, peut-être au plus juste, ce qu’indique le terme grec philia. Philologique est le rassemblement de tout ceci. L’art (et le poème) est alors bien philologique. [24 mars]

Jérémie Gaulin. La quaestio latine dit la recherche, poser une question c’est donc définir ce que l’on appelle en rhétorique l’état de la cause et ce en vue du procès. L’état de la cause est le point à partir duquel on vient se confronter, cet état a existé mais il est, au jour de la contestation, reconfiguré par les interlocuteurs en présence. Il est ce qui a commandé le commencement, ce qui à initier, pour nous ici la mise au commun du poème, sa mise en accès. Le pourquoi du poème est la question qui tient face aux réponses qui ne changent en rien son contenu, elles ne sont que paratexte, construction d’une facticité ambientale et propre. Le pourquoi du poème indique qu’il y a une recherche, mais cette recherche n’est pas en vue d’y trouver une réponse sinon tout s’éffondre et il faut recommencer. Chercher c’est faire le tour, se mettre en mouvement ou mettre le monde en mouvement en vue de trouver ce qui est soustrait, circonscrit pour n’avoir à faire qu’a la densité, qu’à l’épaisseur et prendre la mesure du questionnement même. Entendre le poème comme philologique c’est aussi dire qu’il y a un procès et un processus. Un procès comme l’action de s’avancer et de réclamer, et un processus c’est-à-dire ce qui se désengage, « s’avancer hors du retranchement », ce mettre en marge. La recherche c’est vouloir mettre le doigt sur l’état de la cause, mais dans le questionnement du poème le pourquoi indique un lieu, mais ce lieu nous est différé du fait de notre inclusion dans l’ambiance.  La question du poème indique où chercher ce qui ne demande pas à être trouver mais circonscrit pour faire tenir la densité et l’entreprendre comme forme. [30 mars]

Fabien Vallos. Cette manière questionnante de se tenir est bien effectivement un devancement. Elle est une manière spéculative à la fois de se tenir toujours au plus prêt du présent (de l’advenant), à la fois d’aller toujours plus vite et de devancer ce que la réalité nous impose comme forme, mais aussi de rompre le charme factice de tout appel, de toute vocation. L’une des crises, sans doute les plus dures, est celle qui consiste à nous faire croire que notre existence tient à une vocation à remplir et à tenir : nous sommes appelés à une garde et à une tenue, c’est-à-dire nous sommes appelés à une légitimité de la réponse. Or, comme tu le dis, le questionnant c’est se tenir face aux réponses, non comme êtres de la loi, mais comme êtres de l’actualité de l’usage (Sittlichkeit) : dès lors nous sommes en mesure de penser autrement ce que nous nommons re-spons-abilité : être en mesure de se tenir devant la question pour questionner encore. Or il me semble que c’est précisément la proposition que nous avons faite, hier, pour l’exposition Chrématistique III : sortir du musée, pour nous tenir disposer dans et à cette manière questionnante. [30 mars]

Jérémie Gaulin. Notre proposition pour Chrématistique III consiste à dire que :
- l’exposition n’existe que quand nous nous trouvons tous les deux dans le même espace et qu’elle s’active quand on nous pose une question;
- l’exposition se poursuit quand nous ouvrons des invitations au séminaire que nous organisons chez nous et que l’on appelle Le Comptoir;
- ce qui se trouve dans le musée est le fonds de documentation, l’ensemble des pièces qui nous a été adressé en réponse au contexte et est une simple phrase indiquant notre prise de position.
C’est donc se désengager d’une présence temporelle et échapper à la garde du musée en proposant que «l’exposition» n’existe que quand nous sommes tous deux ensemble, disponibles et disposés à répondre. Laisser au musée le soin de conserver les états de causes, et la sentence qui indique notre position effective en dehors de ce lieu qui fixe dans une temporalité les gestes et les formes. Il n’y aura pour Chrématistique III qu’un rassemblement des arkhè, de documents et de formes qui nous ont été adressés, il ne pourra exister d’exposition que parce nous nous plaçons dans l’espace éthique du vivant et que les questions n’auront lieu que parce que nous nous absentons du lieu de la garde pour tenir dans le lieu de notre responsabilité. [31 mars]

Fabien Vallos. Tu as raison il n’y aura pour cette exposition qu’un rassemblement d’arkhè, c’est-à-dire, à la lettre, une archéologie : il n’y aura donc pas la conservation du processus qui consiste à entretenir une relation silencieuse entre la forme et l’arkhè. Toute exposition, en ce sens, ne cesse de maintenir l’idée d’une relation obscure mais nécessaire entre le fond et la forme, entre la fondamentation et le support, entre la teneur et la forme, que cette relation soit logique, nécessaire ou arbitraire. En énonçant que l’exposition n’aura lieu qu’au moment même où l’on nous croisera tous les deux, nous nous rendrons immédiatement disponibles pour en parler. Parce que se tient ici l’idée de la modernité de l’œuvre, l’idée de ce qu’est, en somme, le poème : il est ce qui dispose ce fond et ce support au point de les rendre indistincts. Cette indistinction est la seule épreuve du dépassement de la modernité. Le musée n’est dès lors que le fonds à partir duquel se pense un usage : une garde. La possibilité de l’œuvre a lieu ailleurs. L’annonce de notre disponibilité laisse entendre que l’œuvre, si elle a lieu, n’a lieu qu’à partir d’une entente. Cette entente est à la fois une manière de saisir et une manière de penser les relations. [9 avril]

Jérémie Gaulin. J’aime l’idée que le déploiement technique soit dans la garde des données et non pas dans l’exposition au sens propre, j’aime aussi l’idée que différents lieux disent, et notre position et notre ex-position, d’une part dans le contexte d’apparition defini dans le temps et l’espace au Cneai et, d’autre part, quand on peut chez nous et quand ensemble on en ouvre un temporaire avec notre simple présence et la possibilité d’une rencontre. Jai relu dernièrement un passage de «L’expérience de la pensée» d’Heidegger dans Question III & IV  (p. 37) avec un regard nouveau. Je te reporte ici les deux phrases que j’aimerai que l’on commente :
«Mais la poésie qui pense est en vérité la topologie de l’Être. / À celui-ci elle dit le lieu où il se deploie.»
Qu’est-ce que la poésie qui pense ? et quel est le lieu de l’être? [4 mai]

Fabien Vallos. L’expérience de la pensée (Aus der Erfahrung des Denkens) est un texte doublement important : d’abord parce qu’il est écrit en 1947 – quelques mois après la rédaction de La Lettre sur l’humanisme – ensuite parce qu’il est avant tout une expérience poétique de l’écriture. En somme pour faire l’expérience de la pensée il faut faire l’expérience matérielle du poétique. En 1946, dans La Lettre sur l’humanisme, Heidegger répond à la question de Beaufret, quant à savoir s’il reste un élément d’aventure (Livre IV, texte daté du 23 avril : que je traduis ainsi, reste-t-il encore quelque chose à prélever en monde de sorte qu’il advienne, pour nous, un caractère existantial à nos modes d’existence ?), par le poème, parce que, dit-il, le poème se tient de la même manière devant la même question (celle de l’être) que la pensée. Il faut donc faire à la fois l’expérience de la pensée et du poème pour en comprendre le sens. La poésie qui pense est la manière, le caractère de la pensée (il écrit à la même page que le caractère de la pensée comme œuvre de poète, nous est voilée). En somme la poésie qui pense est profondément tautologique. Le lieu de l’être n’est donc pas autre chose le penser de la poésie. Ce lieu est ce qui donne un être («stiftet ein Sein» in Hymnes d’Hölderlin, 1934). Il s’agit donc bien de fonder une topologie de l’être, et non ce que la philosophie ne cesse de faire depuis trop longtemps comme une ontologie de l’être. J’émets l’hypothèse ici que nous ne pourrons parvenir à penser la topologie de l’être qu’à partir du moment où nous serons en mesure de penser une ontoalogie. Mais avant cela, comment peut-on alors entrevoir, selon toi, le sens d’une topologie comme poésie ? [4 mai]

Jérémie Gaulin. Le poème et la pensée, disent-ils, se tiennent devant l’être de la même manière, cette même manière j’aimerai la lire selon que le poème est une ouverture à partir de la forme, puisqu’il se montre sans loi, donc le poème est une indication d’un rassemblement singulier mais que l’on peut rediriger à l’infini par les regards pluriels. La pensée serait mue par le même mouvement, celui d’un rassemblement, comme amas qui prendrait forme dans l’expression, dans la langue donc, comme choix d’une organisation de ce qui se trouvait en vrac. Les deux donnent à voir le prélèvement d’un amas – rassemblement des donnés sans organisation, toutes les connections restant ouvertes –  d’une prise en compte esthétique du réel en vue de l’autre, c’est une interrogation sur notre inclusion dans le lieu, dans l’épaisseur que le regard traverse, un horizon.
Le poème et la pensée sont un état des lieux, ils font état de ce qui dans le lieu fait tenir l’homme debout – c’est ce que dit en tout cas la racine latine d’état, stare : se tenir debout.
Ils sont des lieux-dits, ce qui a été dit, accompli dans ces lieux et indiquent leurs nouveaux états. Les lieux peuvent être des séjours, des lieux de passage, un habiter qui ne dure qu’un temps, et des lieux de résidence, les lieux où l’on reste. Et pour continuer à jouer avec les évocations, le poème et la pensée sont les lieu-tenants de l’être, leur suppléant, car ce qui se tient dans le lieu est l’être, le poème l’interroge et la pensée s’en soucie.
Reste se tenir devant, le tenir comme la question d’un habiter, d’une addiction au lieu, d’une inclusion, mais un tenir devant, une position qui reste dans l’aître ou l’âtre, qui fait face, le poème et la pensée concerne l’être en tant qu’ils ne le disent pas mais l’entourent car aucune réponse n’est acceptable.
La topologie comme poésie serait ce qui induit les relations de l’être au lieu, ce qui structure son inclusion dans l’ambiance, ce qui définit les possibilités infinies de l’être d’habiter, temporairement ou de s’y tenir, seul ou en commun. L’homme lit le lieu et les lieux lient les hommes. C’est peut-être alors qu’il y a – être lieu verbe – le lieu de l’action, le mouvement que l’être produit dans le lieu est ce qu’il y a. Il y a l’aître avant l’être – le poème et la pensée – l’âtre est alors ce qui accueille l’être qui consume et consomme ce que du monde il fait mouvement. L’être s’informe dans l’entre des lieux. [8 juin]

Fabien Vallos. La question la plus centrale de notre travail – dans l’interprétation critique d’une économie de l’œuvre – consiste donc bien à comprendre ce que signifie une poésie qui pense. Ce qui pense n’est pas ce qui produit du concept mais ce qui ouvre à la possibilité de se tenir en monde (c’est-à-dire dans l’espace de la production). Nous admettons donc que cette relation poésie-pensée en tant que la poésie pense est une Stiftung, au double sens du terme français de fondation. Et c’est précisément cette ambiguïté qu’il s’agira toujours de penser et d’y être vigilant. Nous proposons donc que cette fondation soit le lieu même de l’être, sa topologie. Pour cela tu proposes que le poème soit considéré comme une ouverture puisqu’il se montre sans loi. Je ne sais pas s’il se montre sans-loi, mais il semble qu’il se montre à côté et en deça de l’expérience idéologique et culturelle du logos. Le poème se montre donc comme une alogie. Ce qui ne tient pas dans cet espace de l’alogie n’est en ce sens pas une œuvre, mais un objet tenu par le rituel ou par l’usage. L’œuvre en tant que telle ne contient pas la teneur du logos, mais s’ouvre à l’épreuve infinie de ce que j’ai nommé de l’instable, le non-dialectique, le kénotique, le paratactique, l’arbitraire et le performatif.
Si je suis ce que tu proposes et l’on suit l’idée que le poème et la pensée se tiennent de la même manière, alors il est probable – pour ne pas dire évident – que la pensée est profondément liée à une épreuvre de l’alogie. Tu le proposes à partir du concept d’amas, c’est-à-dire à partir du résultat d’une opération qui consiste à rassembler différentes choses en une seule masse. Masse, maza en grec dit la pâte, le pain, c’est-à-dire ce qui a été travaillé, divisé et qui a subit un processus complexe de mélange, de fermentation, de cuisson, de transformation. Masse est donc ce qui dit la mesure, ce qui vient à se donner comme mesure. Mais une mesure de la transformation et de l’usage. Rien d’autre. En ce sens, et comme mesure de l’usage (il faut se reporter au commentaire d’Hölderlin, «y a t’il une mesure (ein Maaß) pour l’homme ? Il n’y en a pas»), ce que tu proposes comme amas est la figure matérielle et substantielle de ce que nous nommons lieu. L’expérience du lieu est l’expérience d’un rassemblement comme amas et non comme logos de ce qui est en présence.
C’est pour cette raison, qu’à la proposition le poème interroge et la pensée se soucie (je préférerai le poème interroge et la pensée concerne) je propose que nous ajoutions la formule suivante. Si donc la topologie de l’être est le questionnant et la concernance alors il s’agit bien de l’expérience de ce que nous avions toujours nommé à partir du Gedicht : la gravité est contenue en l’être et l’émerveillement est sa tenue. La gravité est l’épreuve du dicht (donc du poème) et l’émerveillement est l’épreuve du regard (le thaumatizein, la convernance, la tenue). [16 juin]

Jérémie Gaulin. Le lieu ouvre à toute réponse parce qu’il fait tenir toute question, il maintient la possibilité de toute réponse sans qu’aucune ne puisse le définir entièrement; si tel est le cas le lieu devient espace de contrôle et de surveillance.
Si cette définition du lieu n’est que pour soi, c’est tactique, c’est économique au sens d’organisation de la maison. Si c’est dans le commun, cela devient idéologique, et la fonction du lieu appelle un comportement particulier, y entrer se fait de force (lieu d’enfermement) ou volontairement, dans le sacré comme dans le profane, on devient tour à tour objet et sujet de ces lieux, ils nous informent par leur mots d’ordre. Le poème permet de faire acte de résistance à ce qui s’est institué, et toute résistance est une expérience, comme tu le nommes, de la gravité.
Toute gravité nous fait tenir sur le sol et épouser ses aspérités, l’émerveillement est ce qui pour un instant, dans un saut, nous semble suspens de cette gravité.
Il y a dans la première expérience d’un lieu, dans son occurrence, un repli et une recherche du familier, on le compare avec d’autre, on prend la mesure de son ambiance, c’est par l’activité poétique que l’on combine les éléments de l’amas.
Regarder un poème, c’est regarder la tenue de l’autre dans un lieu que lui seul a tenté d’habiter. Le poème est alors l’indication d’une tenue singulière qui appelle le regard de l’autre. Le poème est en même temps un moyen, celui d’appréhender le lieu, et en même temps une production pour l’autre afin qu’il prenne la mesure d’un passage.
La poésie qui pense est le séjour de l’être en ce qu’elle porte le regard sur un passage, un séjour qui fut et que l’on propose de faire tenir pour l’autre, la pensée poétique est alors ce qui dans ce mouvement l’ouvre à la possibilité des habitations.
La poésie qui pense est l’acte d’user le monde, la pensée poétique est la spéculation de ces usages dans l’ouvert. [15 juillet]

Fabien Vallos.  La poésie qui pense est donc un avoir lieu particulier en ce qu’il est ouvert à une expérience singulière qui consiste à bien vouloir imaginer ce que signifie penser pour quelque chose. Si l’on suit son étymologie, penser, consiste en une opération de mesure et de saisie du réel. C’est précisément ce que nous entendions dans le terme masse. La poésie serait une activité consistant à saisir l’épreuve de masses dans le réel et, en ce sens, à penser. C’est précisément pour cela qu’ici l’activité de théorisation sera déléguée non pas à quelque chose – comme la poésie – mais à quelqu’un. C’est en ce sens qu’il est possible de comprendre la formule heideggérienne du cours de 1934 sur Hölderlin : la poésie est « un dire sur le mode d’une indication qui rend manifeste ; ein Sagen in der Art des weisenden Offenbarmachens » (Gesamtausgabe, 39, p. 31). Parce que le sens même de ce que nous nommons poétique se pense en allemand à partir du terme Dichten, le poétiser (Heidegger précise qu’en ce sens il peut y avoir soit un prosaische Dichten soit un poetische Dichten, Gesamtausgabe, 39, p. 29). Dichten contient encore à la fois le verbe latin dicere et le verbe grec deiknumi. L’idée essentielle d’une in-dication. Il nous faut pour cela comprendre que le in qui fait face et qui précède cette dication est le mode de l’indiquer. Poésie est donc un dire (en tant que c’est un mode humain qui contient cette puissance indicative) sur le mode (Art au sens d’une tekhnè et de la racine que nous avons déjà analysée et qui dit que la poésie est poésie et non pas un art en tant qu’elle est une manière, un mode singulier et arraisonner de saisie du réel) d’une indication (en tant que rendre visible de manière particulière) qui rend manifeste (c’est-à-dire qui ouvre à l’épreuve d’une saisie immanente et matérielle du monde). Et c’est précisément pour cela que la poésie ouvre à ce que réclame l’être, un lieu. En ce sens Gedicht et poème ne sont jamais la concentration d’une Erlebnis ou d’une Weltanschauung, mais bien plutôt l’ouverture (au sens d’un rendre disponible) en vue d’une déc-ouverte. Ainsi, en cette ouverture est à la fois con-tenue la gravité (l’épreuve éthique de la masse) et est tenu l’émerveillement (l’épreuve matérielle et théorique de la surabondance). Nous sommes alors en mesure de mieux comprendre ce que signifie l’expression le poème pense : elle indique et précise qu’il ne va pas de soi que cela se produise. Or l’épreuve idéologique de l’art (en tant qu’il est au service du pouvoir) et l’épreuve capitaliste de l’œuvre (en tant qu’elle est une marchandise) c-ouvre toute possibilité à l’épreuve de ce penser. En cela oui, ce que nous nommons poésie, autrement dit œuvre, est ce qui pense les usages du monde tandis que  la pensée du poétiser est une longue spéculation sur cette ouverture. [4 août]