Victor Delestre


Victor Delestre



L’héritier fossoyeur

Commentaires sur le Sixième sens de M. Night Shyamalan


Même si l’on peut être principalement intéressé par les frissons que procurent les films d’épouvante et d’horreur, il peut être éblouissant de considérer ces différents genres cinématographiques comme  porteurs d’un commentaire sur l’Histoire et sur le rapport passé/présent. Dans la grande majorité de ces films de fantômes ou de revenants, le passé fait son épouvantable intrusion dans le paisible présent, mettant sans dessus-dessous la vie de ses victimes. Les morts reviennent parmis nous. Les livres d’histoires se ré-ouvrent. Et le plus souvent lorsque ce passé revient, c’est un passé en colère, un passé contrarié.

Si je me tourne à présent vers le Sixième sens de Night Shyamalan ce n’est donc pas pour parler d’épouvante, d’horreur ou bien même de cinéma mais afin de considérer le personnage de Cole Sear (interprété par Haley Joel Osment) comme figure d’une perspective historique singulière. En dépassant le caractère morbide et effrayant de ce film, il est possible de traduire un commentaire sur l’être dans l’Histoire, sur l’être harcelé malgré lui par un passé qu’il n’a pas connu, sur l’héritier.

A plusieurs reprises et en différents lieux le jeune Cole voit des fantômes « qui ne savent pas qu’ils sont morts ». C’est ainsi qu’il voit dans l’école primaire où il est inscrit, des pendus de l’époque de la Révolution américaine, dans la maison où il réside avec sa mère, des enfants abattus par leur père, ou encore en pleine rue, une cycliste qui s’est faite écraser un peu plus tôt. Ces fantômes, ces morts qui apparaissent à Cole, sont des êtres dont l’âme ne peut reposer en paix car une vérité n’a pas été révélée, justice n’a pas été faite. Ils demeurent des êtres qui, séparés du présent, continuent d’errer en lieux et temps de leurs morts ; seuls la colère et le besoin irrépressible de justice se diffusent au-delà et jusqu’à l’apparition aux yeux d’un enfant.

On peut alors considérer ce jeune garçon comme un être vivant dans un espace et un temps placés entre passé et présent – ni entièrement dans le passé ni vraiment dans le présent –. Il s’agit d’un espace-temps déplacé où surgissent événements du présent mélangés aux événements du passé. En fonction des lieux où il se trouve : l’école, la rue, sa maison, il devient la victime de l’apparition des fantômes qui les hantent et qu’il est le seul à pouvoir voir sans trouver les mots qui lui permettraient de témoigner justement de l’expérience qu’il ne cesse de faire. Ainsi, lorsque le professeur demande aux élèves à quoi servait leur école « il y a un siècle », Cole lève timidement la main pour répondre que l’on y pendait les gens ; il affronte alors un regard dérangé par une connaissance déplacée, une connaissance qui ne convient pas à l’enfant qu’il devrait être. Il pourrait être alors perçu comme une forme d’historien omniscient, un témoin total du passé des lieux. Un être qui renouerait avec un passé oublié, douloureux, violent et ce malgré lui, car il n’a jamais voulu être doté de ce sixième sens embarrassant. Il est alors le témoin des vrais témoins, de ceux qui n’ont pas pu témoigner en leur espace et temps, de ceux à qui on a enlevé la parole en parlant à leur place.

Ainsi, Cole Sear peut être considéré comme le malheureux héritier de l’Histoire des vaincus, de l’histoire des opprimés, de ceux que l’on a oublié dans les livres et qui se manifestent à lui pour témoigner aujourd’hui pour enfin livrer leur vérité. Un héritier qui ne peut pas vivre sereinement dans le présent, tant le rapport au passé (du plus proche au plus lointain) de ses contemporains ne relève d’aucune clarté et de la difficulté d’en assumer les conséquences présentes.

Ce personnage serait-il alors une figure prophétique de l’héritier de notre époque contemporaine ? Il s’agit certainement d’un être acculé, écrasé par le poids de l’Histoire, contraint par le rapport tenu entre l’espace-temps auquel il a accès par son sixième sens et l’espace-temps du contemporain dans lequel il vit. Cette contrainte de l’être signe vraisemblablement pour Cole Sear, l’impossibilité d’une vie sereine idéalement dégagée de ce qui a été, tant l’image du passé, de l’Histoire que se fabrique le contemporain est éloigné de la vérité des histoires et est perverti continuellement. Cela souligne finalement l’impossibilité pour le personnage de diriger son regard vers un à venir dont la perspective serait la construction d’un rôle futur ou plutôt, de sa future place lorsqu’il doit répondre de son rapport étroit aux événements historiques, dont il connaît la vérité, en tentant de réduire la distorsion qu’effectue la contemporanéité en marche sur l’Histoire.

Cole Sear apparaît alors comme un héritier qui offre une sépulture, qui met de l’ordre dans les décombres que lui ont laissé ses aïeuls. Malgré lui, son sixième sens l’oblige à voir sur quoi se fonde le présent, et au lieu de le poursuivre en fermant les yeux (car là serait la solution pou lui) il rend justice. Plutôt que de construire sur les ruines et les cadavres que lui ont transmis ses aïeuls, il se fait fossoyeur des vaincus, des histoires négligées pour leur permettre le repos.

Victor Delestre

(remerciement à Nicolas Linel)